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Incohérences urbaines d’une île : repenser nos méthodes d’aménagement du territoire

dans Courriers des lecteurs

Revoir notre alerte vigilance et demander à l’Etat la reconnaissance de catastrophe naturelle … oui ! Mais il faut également revoir notre façon d’aménager notre territoire au regard des enjeux climatiques.

Après la France métropolitaine et Saint-Martin, l’île de La Réunion est soumise aux évènements climatiques. Le département français se situe dans le couloir des tempêtes tropicales. Du mois de décembre au mois de mars, période correspondante à la saison cyclonique, les réunionnais s’informent et se préparent aux passages potentiels de différents météores. Cette fois-ci, c’est Berguitta qui a frappé l’île le 18 janvier 2018 et plus précisément le sud du territoire avec de fortes pluies et des vents allant à plus de 150 km/h.

Comparée à Hyacinte, cyclone dévastateur qui a marqué les esprits des réunionnais en 1980 par rapport au cumul des précipitations, Berguitta a engendré des coulées de boues, des inondations dans certains quartiers, des ravines en crue et des éboulements entrainant la destruction de plusieurs infrastructures routières notamment dans le sud de l’île. Après chaque passage de cyclones plusieurs foyers sont sans électricités et outre les dégâts constatés, les prix des produits agricoles flambent tout comme les coûts de reconstruction. A titre d’exemple, «90 kilomètres de chemins d’exploitation ont été emportés par les eaux, les coulées de boue et autres glissements de terrain dont 24 kilomètres de chemin détruits (1 millions d’euros) sur la seule commune de Saint-Leu contre 12 kilomètres (540.000 euros) sur Le Tampon».

L’Île de la Réunion est une des régions française les plus exposées aux risques naturels majeurs. Selon l’AGORAH (Agence d’urbanisme de La Réunion et centre d’expertises et d’analyses de l’aménagement du territoire) le département est confronté à « 7 aléas naturels majeurs (cyclons, inondations, mouvements de terrain, éruptions volcaniques, séismes, submersions matines, feux de forêts) qui menacent aussi bien les populations denses des zones littorales que celles vivant dans les hauteurs ». Ces aléas et les conséquences (environnementales, économiques et sociales) qui en découlent sont amplifiés par le relief, la pression urbaine dû à l’augmentation démographique et à une urbanisation galopante. A savoir que « plus de 16 000 réunionnais vivent actuellement dans des zones à fort aléa inondation » ou encore 100 000 sont exposés aux mouvements de terrain et 5000 face à la submersion marine par exemples.

Mais comme l’évoque l’AGORAH dans son post Facebook du 22 Janvier 2018 « La Réunion a toujours su s’adapter et rebondir après ces crises, et elle se relèvera une fois encore après le passage de la forte tempête tropicale Berguitta ».
En effet ! Cependant « La Réunion » doit apprendre de ses erreurs, elle doit éviter d’une part les potentiels dégâts engendrant à chaque fois une « paralysie » de son territoire et d’autre part la réalisation de travaux qui ont un coût pour ses collectivités et ses contribuables. Les différentes tempêtes tropicales révèlent les incohérences urbaines mais permettent de repenser les méthodes en matière d’aménagement du territoire. Pouvons-nous penser à un manque de stratégies en matière d’aménagement du territoire au regard des enjeux et des conséquences évoqués et illustrés précédemment ? Les lois et outils à disposition des élus sont-ils trop techniques ? Les habitants se sont-ils appropriés ces outils ? Sont-ils à leur portée ? Les élus et la société civile (professionnels, habitants, etc) dans son ensemble doivent être sensibilisés aux outils leur permettant d’éviter les dégâts qu’ils connaissent à chaque passage de tempêtes tropicales. Dans un contexte de changement climatique et au regard des spécificités du département français, un travail de sensibilisation est nécessaire tout comme un travail sur les données et outils existants pour améliorer la résilience du territoire réunionnais.

Pour rappel, d’un point de vue technique, des outils et des données existent à l’échelle du territoire. Des documents de planification permettent d’identifier les zones à risques et de refuser les permis de construire dans ces zones. Le Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SDAGE) et les les Plans de Gestion des Risques d’Inondation (PGRI) sont disponibles. Ce dernier « décline territorialement les priorités nationales et offre en plus d’un cadre juridique une vision stratégique des actions à conjuguer pour réduire les conséquences négatives des inondations ». De nombreux autres outils et données existent (SAGE , PPRN1, EPRI1, TRI1, GEMAPI1) sur lesquels les élus peuvent s’appuyer mais ils peuvent également au regard de leur nombre important, engendrer un manque de lisibilité en matière de gouvernance et d’outils… Les élus et services concernés sont « submergés » par la multitude de documents et cette dernière peut rendre inefficace l’action publique sur le territoire.

Les documents qui permettent de maitriser concrètement l’urbanisation en autorisant ou non les constructions qui risqueraient de mettre en danger des vies humaines sont les Plan Locaux d’Urbanisme (PLU) ou les Cartes Communales (CC) en lien avec les Plan de Prévention des Risques (PPR1) élaborés à l’échelle des communes. En effet, ils reprennent tous les documents précédemment évoqués et identifient à la parcelle les endroits à aménager ou non vis-à-vis des zones à risques d’inondation selon différents niveaux de danger.

Cependant, au regard des dégâts habituels (inondations, crues à proximité des habitations, routes détruites, etc) la question se pose sur l’appropriation de ces outils par les élus, services, professionnels et habitants. Il faudrait donc changer nos méthodes et dépasser les termes techniques en ouvrant le débat à d’autres acteurs de la ville en plus des élus et leurs services : les habitants, ceux qui subissent les dégâts ! Des ateliers de sensibilisation pourraient être mis en place afin d’identifier les dynamiques d’urbanisation et les zones à risques. L’entrée paysagère permettrait de répondre à ces enjeux d’autant plus que l’urbanisation se rapproche des reliefs (maison individuelle sur les rebords des rivières sans zone tampon, partie d’une commune située en balcon, etc).

De plus, ces habitants vivent et pratiquent au quotidien leur commune. Les documents de planification doivent donc être co-construits entre techniciens et non initiés car l’avis de ces derniers sont essentiels pour limiter l’impact des cyclones sur leur lieu de vie. Après les dégâts engendrés par Berguitta, des visites et ballades urbaines sur site permettraient de diagnostiquer le territoire en identifiant les zones qui posent problèmes d’une part et d’autre part d’actualiser les données déjà existantes. Aujourd’hui les PPR et les PLU sont trop techniques et juridiques rendant impossible leur appropriation. Il serait donc opportun de produire en plus de la partie technique des versions moins « imbuvables » pour les non initiés.

Par ailleurs, le territoire ne cesse d’être urbanisé. Dans une logique socio-économique, pour des besoins de logements et d’activités les espaces naturels et agricoles sont détruits et artificialisés en faveur des constructions remettant en cause l’identité naturelle, écologique, patrimoniale et historique de La Réunion. Les aménagements urbains ont des limites que Berguitta amplifient aux yeux de tous. Les matériaux utilisés (ciment, goudron, etc) ne laissent pas l’eau des pluies s’infiltrée dans les sols et engendrent donc des inondations en milieu urbain, des problèmes sanitaires et des phénomènes de pollution. Les lits des cours d’eau sont compressés entre ponts, tétrapodes et autres rochers artificiels, routes et clôtures ainsi à chaque événement pluvieux important, le niveau et le débit des rivières augmentent et les infrastructures précédemment décrites sont détruites. Les débris s’écoulent vers l’océan et le polluent (eau marron dans le lagon) posant ainsi la question des enjeux environnementaux et écologiques de ces milieux.

C’est à ce stade que la question de la nature en ville (et plus précisément celle de l’ingénierie écologique) en milieu urbain est essentielle pour répondre à ces enjeux. Il s’agit de sensibiliser les pouvoirs publics et les habitants à l’intérêt de garder et d’aménager des espaces naturels en ville pour limiter les risques d’innondations et/ou de mouvement de terrain d’autant plus que ces espaces rendent d’une part des services à la population (espace de vie, ombre, etc) et d’autre part deviennent de plus en plus rare face à l’augmentation de l’urbanisation. Ainsi, en complément des digues, des bassins de rétentions et autres aménagements artificiels, des jardins, des parcs, terrains enherbés, des haies, des espaces forestiers, des marres ou des plans d’eau pourraient permettre l’infiltration et la rétention des eaux de pluies tout réduisant les risques d’inondation. A titre d’exemples, la plantation d’arbres aux abords des cours d’eau limiterait le risque d’érosion et l’augmentation du lit de ces derniers. La création de zone tampon ou zone humide (zone composée d’herbes, de haies, etc) dans les quartiers ou en amont des réseaux routiers peuvent retenir les eaux. La plantation de bandes enherbées ou d’algues au fond des cours d’eau freinerait les débits d’écoulement. Enfin au niveau des routes, du goudron perméable serait une solution parmi tant d’autres.

Ces espaces naturels moins couteux que des aménagements artificiels pourraient être aménagés par les habitants et élus et être identifiés lors d’ateliers et dans les Plans Locaux d’Urbanisme ce qui améliorerait la résilience du milieu urbain. Concernant le financement de ces aménagements, outre la taxe GEMAPI, les financements participatifs seraient à proposer si élus et habitants prennent consciences de la menace qui pèse sur leur lieu de vie.

Enfin, La Réunion ne manque pas de forces vives en matière d’aménagement du territoire. Mais il me semble vraiment important de mettre en réseau les acteurs techniques tels que les services de l’Etat, les collectivités, les agences d’urbanisme et d’architectures, les bureaux d’études en environnement et ceux qui pratiquent au quotidien leur commune : les habitants afin de changer les méthodes d’aménagement du territoire en faveur d’une co- construction de projets moins techniques et plus appropriables.

Clément Payet, urbaniste ingénieur territorial

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1 Commentaire sur "Incohérences urbaines d’une île : repenser nos méthodes d’aménagement du territoire"

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Sextan
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Sextan
Si l’on fait abstraction des éruptions volcaniques du Piton de la Fournaise qui, on s’en est d’ailleurs aperçu à plusieurs reprises lors des dernières coulées, isolent nombre de familles aux quatre coins des hauts de Saint-Philippe et de Piton Sainte-Rose, les autorités ont pour obligation de rappeler qu’il reste encore aujourd’hui un certain nombre d’impondérables qui peuvent survenir à n’importe quel moment coupant ainsi les voies de circulation et d’approvisionnement ; lequel cas de figure, l’obligation de se reposer sur un secteur agricole solide est un atout vital, hier comme aujourd’hui, afin de garantir la sécurité alimentaire d’une population, et… Lire la suite »

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