Hommage à Estelle Legros : une enseignante militante

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Estelle Legros — connue aussi sous le nom d’Estelle Darsanesing — est décédée le 12
janvier dernier à L’Entre-Deux, où elle s’était retirée depuis une demi-douzaine
d’années. Fille de Julius Hoareau, qui a été maire de l’Entre-Deux de 1919 à 1941, Estelle
est née le 29 mars 1927 dans cette petite commune du Sud du pays, où elle est scolarisée
jusqu’à l’obtention du Certificat d’études primaires, qui lui ouvre les portes de l’unique
Cours complémentaire du Tampon, l’ancêtre de l’actuel collège.
Au bout de 4 années, elle passe avec succès en 1944 les épreuves du brevet élémentaire
et du concours d’entrée à l’Ecole Normale, qui fonctionne alors à Saint-Denis dans les
locaux de l’actuel collège Juliette Dodu. En Juillet 1947, elle décroche le diplôme du
brevet supérieur (l’équivalent du baccalauréat), qui lui permet d’exercer le métier
d’institutrice, dont elle a toujours rêvé. L’essentiel de sa carrière se déroule au Port, où
elle se mariera et où naîtront ses 5 enfants, qui, comme leur mère, deviendront
enseignants.
De l’institutrice portoise, on peut dire, sans risque d’erreur, qu’elle a été une enseignante
exemplaire. À une époque — dans les années 1950 et 1960 — où le recrutement des
instituteurs se faisait massivement au niveau du brevet élémentaire (fin de la classe de
3 ème ) et sans formation préalable, Estelle a apporté à ses jeunes collègues une aide
pédagogique précieuse. Par ailleurs, la qualité des relations qu’elle a su nouer avec les
familles a permis à ces dernières de prendre conscience de l’importance du rôle qu’elles
ont à jouer dans l’éducation de leurs enfants.
Persuadée que la réussite scolaire passe obligatoirement par l’amélioration des
conditions matérielles et pédagogiques dans lesquelles est dispensé l’enseignement et
par une élévation du niveau de vie des familles, Estelle a participé inlassablement au
combat visant à permettre au système éducatif d’assurer la promotion de tous. C’est
pourquoi, tout naturellement, elle a milité au sein d’organisations syndicales et
politiques qui se battent pour que l’École de la République ait les moyens d’assumer
dans notre pays son rôle d’ascenseur social et pour que la société réunionnaise soit
moins inégalitaire.
Si dans des organisations comme le Syndicat National des Instituteurs (SNI), l’Union des
Femmes de La Réunion (UFR), l’Organisation Portoise d’Information et d’Aide aux
Personnes Âgées (OPIAPA) et l’Association Générale des Retraités de La Réunion
(AGRR) Estelle Legros n’a pas joué un rôle de premier plan, les responsabilités que lui a
confiées le Parti Communiste Réunionnais méritent d’être évoquées.
En effet, l’institutrice portoise se jette dans une bataille électorale qu’elle sait perdue
d’avance le 25 mars 1962. À la suite de la dissolution arbitraire du Conseil municipal du
Port par le préfet Jean Perreau-Pradier, il est procédé, ce jour-là, à l’élection d’un
nouveau Conseil municipal.
Candidate sur la liste conduite par le communiste Raymond Mondon, Estelle Legros est
l’une de ses mandataires dans un des bureaux femmes, aux abords desquels sont
massées des forces de police, de gendarmerie et de CRS ainsi que des dizaines de ‘’gros
bras’’ du candidat du préfet. 30 minutes après le début du dépouillement, le bureau est
envahi par des nervis suivis de quelques gendarmes. Le président du bureau ordonne
l’expulsion d’Estelle Legros, qui veut savoir ce qui lui est reproché face à une salle
hostile.
Malgré ses protestations totalement justifiées, elle est escortée par les gendarmes
jusqu’à l’extérieur du bureau, où la conduit un inspecteur des Renseignements

Généraux. La plainte qu’elle adresse au Parquet dès le lendemain, ne sera jamais
instruite. Elle prendra sa revanche contre les fraudeurs électoraux 9 ans plus tard.
En effet, candidate sur la liste d’Union Démocratique conduite par Paul Vergès en mars
1971, elle sera élue puis réélue en mars 1977. Pendant 12 années, elle consacre presque
tous ses rares loisirs à l’étude d’innombrables dossiers sur lesquels la municipalité doit
se pencher. L’institutrice, devenue directrice d’école malgré l’opposition du préfet,
s’intéresse prioritairement aux affaires scolaires, aux équipements sportifs, à l’habitat et
à l’environnement. Les importantes réalisations dans ces divers domaines ont donné un
visage nouveau à la ville du Port.
Après avoir servi l’Éducation Nationale pendant 30 ans, Estelle Legros estime en 1978,
que le moment est venu de mettre fin à ses activités professionnelles afin de consacrer
plus de temps à sa nombreuse famille ainsi qu’à la réalisation de projets personnels, tout
en restant très attentive à tout ce qui se passe dans la cité maritime. Que de chantiers a-
t-elle dû hélas abandonner lorsque la maladie est venue la clouer au lit pendant de
longues années. L’annonce de son décès a assurément affligé tous ceux qui ont partagé
son combat. Que tous ses proches trouvent dans l’hommage qui lui est rendu ici
l’expression de notre gratitude et nos condoléances attristées. Adieu Estelle !
Eugène Rousse
Légende :
Estelle Legros (au centre) parmi des permanents bénévoles de l’AGRR, dont
Raymond Hoarau, Abdoul Gangate, Évenor Boucher et Fabien Lanave (de gauche à
droite).


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