“Gestion de la crise requins” : Didier Derand écrit à plusieurs ministres

dans Courriers des lecteurs

“REQUINS : QUE S’EST-IL PASSE DANS LA BAIE DE SAINT-PAUL ?”

C’est un courrier des lecteurs signé Didier Derand “Chevalier de l’Ordre National du Mérit Titre de l’Environnement” : ” l’affaire est évoquée par Imaz Press le 24 février 2019. Ce jour-là, sur les quais du Port Ouest, un échange houleux oppose des pêcheurs à Philippe Guérin, gérant de l’armement Enez (filiale, comme Réunipêche, du groupe Réunimer). A l’occasion de cet échange filmé par les journalistes, l’un des pêcheurs Yannis Latchimy, ancien salarié d’Enez, lance de graves accusations à l’encontre du représentant d’Enez. Et il les réitère dans une vidéo publiée sur Facebook (https://www.facebook.com/yannis.latchimy.98/videos/278149336462011/).

Je reprends ci-dessous les propos tenus par M. Latchimy dans les deux vidéos précédentes et lors d’un entretien que j’ai eu avec lui et avec le président du Comité des Pêches M. Bertrand Baillif le 24 avril 2019 :

« Réunipêche transforme de grosses quantités de poisson frais destiné au marché local et à l’exportation, avec une proportion de déchets de près de 45% à la découpe.

Pendant trois ans, de 2010 à 2012, j’ai reçu l’ordre des dirigeants de Réunipêche de rejeter à la mer les déchets de poisson produits par cette société.

Les déchets étaient stockés dans des sacs en polypropylène ou “big bag” que les marins chargeaient sur les navires de l’armement, notamment sur le bateau Le Havre. Ce dernier n’avait d’ailleurs plus le droit de naviguer puisqu’il était désarmé.

Une fois pleins, les sacs en question pesaient autour de 500 kg l’unité. Des sacs qui étaient ensuite fréquemment retrouvés vides tout au long de la côte ouest.

Partant du Port Ouest, les rejets se faisaient généralement à l’entrée nord de la baie de St-Paul, voire directement dans la baie, à moins de 1 mille nautique du rivage.

Avec le courant dominant qui tire vers le sud, les déchets sont transportés rapidement tout au long de la côte ouest.

Pourquoi les jeter aussi près de la côte ? Tout simplement à cause de la structure du bateau. On ne peut décharger que d’un seul côté, celui où se trouve le portillon. Tous les sacs étaient donc entassés sur tribord. Avec 12 à 14 “big bag” sur un seul bord, la gîte du bateau était très importante. Il était donc trop risqué de s’aventurer au large, surtout à la tombée de la nuit (les rejets se faisaient généralement le soir) ».

« Ce sont ainsi 6 à 7 tonnes de déchets qui ont été balancés dans la baie tous les 10 jours au lieu de les faire traiter par l’usine d’équarrissage de l’Etang-Salé, ce qui serait évidemment revenu beaucoup plus cher. Réunipêche donnait en effet aux marins une prime de 15 euros par “big bag” (soit 30 euros la tonne) alors que l’équarrissage revenait lui à 350 euros la tonne.

J’étais chef de groupe, c’est donc moi qui pesais les sacs. Au total, nous avons jeté à minima 150 tonnes de déchets en 2010, 160 tonnes en 2011 (pas de chiffre disponible pour 2012).

Tout cela se passait au vu et au su des autorités du Port, qui ont laissé faire.

On a ainsi créé sur la côte ouest un “garde-manger” pour les requins. En fait on les a engraissés pendant trois ans et on a changé leur façon de s’alimenter : du fait de l’abondance de nourriture, ils ont moins chassé par eux-mêmes. Et lorsque les rejets se sont arrêtés, ces requins qu’on avait attirés près des côtes se sont alors rabattus alors sur des proies faciles : des surfeurs à Boucan et à Roches Noires (2011, 2012), un chien et une baigneuse dans la baie de St-Paul (2013).

En 2014, je suis allé voir la maire de St-Paul à ce sujet, mais elle n’a pas voulu tenir compte de mon témoignage : le dossier était trop “gros” selon elle ».

De son côté, interrogé par Imaz Press, le président de Réunimer Sébastien Camus réfute ces accusations : « il n’y a aucun déchet organique qui a été déversé dans la baie de Saint-Paul ».

Il reconnaît cependant que de 2009 à 2011, « toutes les usines de transformation de poissons ont systématiquement rejeté à la mer les déchets issus de la découpe du poisson ». Mais selon lui, ces rejets se sont faits « au-delà des 2,5 milles nautiques » (environ 4,6 km).

Il affirme par ailleurs que les rejets se sont arrêtés à partir de 2011, avec l’achat d’un broyeur qui a permis de broyer les déchets et de les exporter congelés en métropole ou à Maurice pour la fabrication de farine animale.

Sur ce point M. Latchimy précise : « c’était un broyeur d’occasion. Il a fallu faire de grosses réparations au départ et il est ensuite régulièrement tombé en panne. Et puis les déchets n’étaient pas toujours dans un état de conservation suffisant pour être exportés. C’est pour cette raison que les rejets ont continué en 2012. Qui plus est, quand le broyeur a été installé,  il y avait déjà eu 4 ou 5 attaques de requins «.

  1. Camus affirme par ailleurs : « une partie des déchets était également traitée par l’équarrissage. Nos instructions étaient claires sur le sujet ».

Mais le président du Comité des Pêches, M. Bertrand Baillif, déclare lui : « Il est fort peu probable qu’ils aient utilisé les services de l’équarrissage. Ce dernier était en effet très coûteux et les aides européennes PCS (plan de compensation du surcoût) n’ont été débloquées qu’à partir de 2014 ».

Quant à dire, comme le fait M. Camus : « tout le monde peut voir la baie de Saint Paul depuis la plage. Si nous avions rejeté ces déchets, tout ce serait vu » : à partir du moment où les rejets se faisaient le soir, en face d’une zone inhabitée (la ZA de Cambaie ou la Plaine Chabrier par exemple) et du côté opposé à la côte, c’est un “argument” qui ne tient pas….

Ce qui me semble pour le moins étrange dans cette affaire, c’est :

  1. De voir que depuis deux mois qu’elle a été évoquée par Imaz Press, aucun autre média ne s’en est saisi et surtout, blackout total des politiques et des autorités compétentes : pas d’information, pas d’enquête, rien ! Un silence assourdissant…..
  2. De constater à quel point le représentant d’Enez est mal à l’aise. Tout au long de l’interview, qui dure près de 20 minutes, M. Guérin visiblement très gêné ne dit quasiment rien. Et il refuse finalement de répondre aux questions de la journaliste.

Il est à noter par ailleurs que l’arrêté préfectoral interdisant le rejet en mer des produits de la mer à l’intérieur des 2,5 milles nautiques n’a été promulgué qu’en juillet 2012. Coïncidence : M. Camus affirme que les rejets de Réunipêche se sont toujours faits au-delà de ces 2,5 milles nautiques, sans toutefois apporter de précisions sur la distance réelle. Doit-on y croire ?

  1. Que malgré les graves accusations proférées par M. Latchimy, ce dernier n’est pour ainsi dire jamais contredit tout au long de l’interview. Et qu’aucune procédure n’a été entamée à son encontre par les dirigeants de Réunimer. Curieux….
  2. De voir dans une 3ème vidéo publiée par Imaz Press, l’égérie de l’association Océan Prévention Réunion, Jean-François Nativel, prendre carrément la défense de la pêche semi-industrielle : « ça fait partie d’un vieux serpent de mer qui vise à expliquer les attaques de requins à l’Ile de la Réunion ». Il minimise le problème, et l’associe avec celui de l’ex-ferme aquacole de St-Paul, dont le rôle en termes d’attractivité vis-à-vis des requins est sans commune mesure.

Il est vrai que M. Nativel a fait son fonds de commerce du démantèlement de la réserve marine, accusée par lui d’être un réservoir à requins et un “garde-manger” pour les squales. Une théorie fumeuse qui ne repose sur aucun élément scientifique tangible, et que contredit d’ailleurs formellement M. Latchimy.

Au final, si les accusations de M. Latchimy s’avèrent exactes, des centaines de tonnes de déchets de poisson auront été balancées dans la baie de St-Paul entre 2010 et 2012, et véhiculées le long des côtes par les courants. On a ainsi créé un pôle d’attractivité sans précédent pour des requins comme le tigre et le bouledogue, à proximité immédiate des plages et des spots de surf de la côte ouest.

Les requins sont dans leur milieu naturel. Ils ne sont pas responsables de cette situation. Comme ils ne sont pas responsables de la surpêche, qui vide les océans et leur enlève la plus grande partie de leur nourriture : le poisson. Pourtant l’Etat français n’a trouvé qu’une solution au problème : éliminer systématiquement tous les requins tigres et bouledogues qui s’approchent de nos côtes. Et cela fait des années que ça dure.

Didier Derand a adressé un courrier à plusieurs ministres (Outre-mers, Intérieur, Transition écologique…) et aussi à la commission européenne concernant le rejet de déchets de poisson dans la baie de St-Paul et gestion de la “crise requins” à l’Ile de la Réunion. Voici sa lettre :

“Vous avez été celle qui, dans l’actuel Gouvernement, s’est le plus impliquée dans ce qu’il est convenu d’appeler la “crise requins” à l’Ile de la Réunion. Aussi je me permets de vous adresser à titre d’information le présent courrier envoyé aux médias.

Il fait état de certains faits qui, s’ils s’avèrent exacts, éclaireront d’un jour nouveau l’origine des attaques de requins, notamment celles survenues sur la côte ouest de notre île au cours des années 2011 à 2013.

Ces faits mettent également en exergue l’inutilité et l’absurdité de la politique mise en œuvre par l’Etat français pour la gestion de ce problème, savoir la destruction systématique des requins tigre et bouledogue dans les eaux réunionnaises alors même que :

  • l’ordonnance du Conseil d’Etat n° 370902 en date du 13 août 2013 (Ministre de l’Intérieur c/ commune de Saint-Leu), qui a condamné l’Etat français pour sa gestion de la “crise requins”, ne l’a nullement contraint à procéder de la sorte : la tuerie des requins qui se perpétue dans nos eaux n’est absolument pas une obligation légale ;
  • les rejets de centaines de tonnes de déchets de poisson ont attiré les requins pendant plusieurs années à proximité immédiate des plages et des spots de surf de la côte ouest.

Aussi j’espère que ces nouveaux développements inciteront l’Etat français à gérer ce problème avec un peu plus de sens commun et de respect pour notre environnement.

Sous des prétextes de sécurité publique, l’élimination de prédateurs indispensables au bon fonctionnement des écosystèmes marins n’est, définitivement, PAS la solution.

Il en est d’autres, d’ailleurs déjà mises en œuvre pour la plupart, comme par exemple :

  • l’interdiction de la baignade et des activités nautiques dans les zones ouvertes sur l’océan (hors les lagons et les zones expérimentales ou Zonex) ;
  • les protections individuelles et le dispositif vigies-requins pour les surfeurs ;
  • les filets de protection (déjà installés) ou les barrières magnétiques (en phase de test) pour les sites de baignade ouverts sur l’océan.

Il n’est nul besoin de continuer à tuer des requins pour protéger le public.

J’espère que vous voudrez bien prendre en compte ces différents éléments”.

 

 

 

 

 

 

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