“Grand débat” : et La Réunion ?, par Wilfrid Bertile

“Soucieux de reprendre la main face au mouvement des « Gilets Jaunes », le pouvoir a lancé un « Grand Débat ». Dans ce cadre, le Président de la République, qui a commencé des échanges avec les maires, doit visiter toutes les régions de France dans les deux mois. Il recevra, début février, les élus ultramarins à Paris. On peut s’interroger sur ce qu’ils vont lui dire et ce qui en résultera.

En Outre-mer, les crises sociales sont à répétition. A l’unisson ou chacun à leur tour, Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion, Mayotte… connaissent grèves, bocages, manifestations, parfois émeutes. La conjonction d’un coût de la vie plus élevé, de revenus plus bas et d’inégalités sociales plus grandes qu’en France y a depuis longtemps réuni les conditions qui ont débouché là-bas sur le mouvement des « Gilets Jaunes ». L’incapacité d’un système édifié à partir des crédits publics à intégrer l’ensemble des populations sauf par l’assistance, l’absence de boussole dans les politiques publiques, la non-prise en compte de particularismes locaux conduisent aux troubles sociaux et à l’impuissance. On a beau multiplier les assises, symposiums, Etats-Généraux, missions d’exports, lois d’orientation ou lois de programmation, rien n’y fait. Le système qui peut présenter par ailleurs quelques statistiques flatteuses, atteint ses limites.

Chaque nouveau pouvoir, sans vision pour les Outre-mer, ne sachant que faire, se donne du temps en lançant des concertations depuis des décennies. L’exercice le plus réussi a été les Etats-Généraux de l’Outre-mer organisés en 2009 sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Les débats et propositions ont été riches ; les mesures, technocratiques ou incantatoires, décevantes.

En 2018 se sont tenues les Assises des Outre-mer. Pendant 8 mois, on a refait le même exercice, en moins bien. Qui peut dire quelles en ont été les préconisations ? En tous cas, les Réunionnais n’ont pas eu l’impression qu’elles changeaient quoi que ce soit dans leur vie, d’autant plus que la baisse du nombre des contrats aidés faisait bondir le chômage.

C’est pourquoi le mouvement des Gilets Jaunes a pris tant d’ampleur à La Réunion. Le pouvoir, après avoir laissé pourrir la situation, a dépêché sur place la ministre des Outre-mer, Annick Girardin (notre photo). Celle-ci est arrivée les mains vides, mais a eu le cran d’aller au contact. Elle a annoncé, en laissant entendre qu’elles étaient nouvelles, des mesures déjà prévues dans le plan gouvernemental contre la pauvreté. Elle a eu l’intelligence de « mouiller » les présidents du conseil régional et du conseil départemental en les mettant en avant à la fin de son séjour. Dans ce dernier cas, elle a voulu signifier aux Réunionnais que les élus locaux ont aussi leur part de responsabilité dans la situation, qu’ils ne doivent pas systématiquement cibler l’Etat, et qu’il serait peut-être temps de construire ensemble, Etat et collectivités locales, quelque chose de nouveau.

C’est là que le bât blesse. Depuis des décennies, les décideurs s’entêtent dans les mêmes schémas. On ne compte plus les textes d’orientations stratégiques depuis l’Opération Intégrée de Développement de 1984, avec le Plan de Développement Actif de 1992, les rapports, les programmations pluri-annuelles des crédits européens, les contrat du Plan Etat-Région, les Contrats de projet, les lois d’orientation ou de développement des Outre-mer, les documents stratégiques de développement économique ou d’aménagement du territoire… Les recenser nécessiterait l’emploi d’un chercheur à plein temps. Le dernier en date est le « plan de convergence » de la loi « Egalité Réelle » repris par les assises des Outre-mer sous le vocable « Plan de convergence et de transformation ».

Dans l’esprit de ses promoteurs, le « plan de convergence » ou de « convergence et de transformation », c’est la poursuite du « rattrapage » de la France et de l’Europe, comme par le passé celles-ci voulaient « rattraper » les Etats-Unis. Les différences d’indicateurs observées Outre-mer sont en effet assimilées à des « retards ». Alors, on demande à l’Etat et à l’Europe (qui n’en peuvent mais) davantage de crédits (« l’a pa sé, mèt encor’ »), sans penser que le « rattrapage » est illusoire, sans réfléchir ni remettre en cause le modèle que tout le monde dit à bout de souffle.

Ce qui vient de se passer en Guadeloupe est un bon exemple de ces exercices qui ne changent rien. Ce département d’outre-mer a eu le mérite de signer (collectivités et Préfet) il y a quelques jours son Plan de convergence. (On n’ose même pas demander ce qu’il en est à La Réunion). Mais ce document ne fait que reprendre des crédits d’investissements le plus souvent déjà prévus, laissant largement de côté les questions sociales, culturelles, environnementales, politiques… Et sans réflexion sur la méthode et le modèle. On aurait pu faire le même il y a 20 ans. Si rien ne change, on en fera le même dans 30 ans mais dans une situation encore plus dégradée…

Nos décideurs ont du mal à remettre en cause un modèle ancien qui a permis des avancées mais n’a rien résolu au fond. Nos indicateurs plus faibles que ceux de la France ou de l’Europe ne reflètent pas des retards. Un retard est une différence du niveau qui suppose un rattrapage. La Réunion, île tropicale, vieille colonie, périphérie assistée, ne présente pas qu’une différence de niveau avec la France et l’Europe, elle a aussi une différence de nature. Il faut donc changer de logiciel. Alors à quand un projet réunionnais, bâti à partir de ce que nous sommes ?

Nos élus pourraient dire au Président de la République quand ils le rencontreront début février: « Monsieur le Président, le modèle de développement qui a été le nôtre jusqu’ici a permis des avancées, mais atteint ses limites. Il est dépendant des crédits publics et se montre insuffisant et vulnérable. Il faut bâtir, à côté de lui et en le transformant progressivement, un autre modèle, plus endogène, à partir des possibilités de notre territoire et de la culture de notre population. Elaborons ensemble ce projet et contractualisons sa mise en œuvre ». Il est toujours permis de rêver. En attendant les prochains troubles sociaux…

Wilfrid Bertile

Agrégé de Géographie et ancien député-maire PS de Saint-Philippe

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LETOUBLON
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LETOUBLON

Très belle analyse politique générale… L’avenir c’est à nous de le construire….

Benoît
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Benoît

Des analyses ,il en y a des centaines , des propositions également , mais des orientations concrètes et bonnes pour tous , malheureusement aucune .Chacun souhaitant que les choses changent dans changer n y s impliquer soi même .
la célèbre phrase de Gandhi fera t elle écho un jour dans nos consciences ?
« Sois le changement que que tu veux voir le monde »