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Harcèlement sexuel à la Région : Ludovic Mussard, livré à lui-même, crie à « l’injustice »

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Un SOS. Un cri d’alarme. Un signal de détresse lancé par un « agent en souffrance » du conseil régional après que ses deux plaintes déposées en 2015 pour harcèlement sexuel et moral contre son supérieur hiérarchique au cabinet du président de la collectivité aient été classées sans suites au terme de deux années d’enquête préliminaire. Le Procureur de la République au Parquet de Saint-Denis en a décidé ainsi. Ludovic Mussard, la victime, ne comprend. Il n’a jamais été auditionné. Idem pour la personne mise en cause.

« Je ne sais plus quoi faire, aidez-moi s’il vous plaît. Si ça continue, je sens que je vais me tirer une balle dans la tête. Mais si je ne l’ai pas encore fait malgré le calvaire que je vis depuis 2012, c’est parce que je pense à ma femme, à mes deux enfants, à ma mère qui m’aident comme ils le peuvent. Mme Huguette Bello, à qui j’ai adressé les preuves de toutes mes démarches et de mes souffrances, m’aide aussi. J’ai envie de me battre pour obtenir justice, pour que la vérité éclate, mais je me heurte à un mur d’incompréhension. J’ai appris par la presse que le Procureur de la République de La Réunion a classé le dossier sans suites ».

Ludovic Mussard, 31 ans, père de deux enfants en bas âge, ne sait plus à quel saint se vouer. Cet agent de la Région, embauché depuis 2011, mais qui se trouve aujourd’hui « en souffrance psychologique » donc en congé longue durée (CLD), contraint de partir vivre en métropole « pour fuir les menaces de mort », dit-il, crie à « l’injustice ». Il estime que son employeur, la Région-Réunion, l’a laissé tomber. « Je suis abandonné, livré à moi-même. Je ne sais vraiment plus quoi faire. Je suis suivi par un expert-psychiatre en métropole. Je prends des médicaments car je n’arrive plus à dormir. J’ai des problèmes financiers car la Région a, à plusieurs reprises, coupé mon salaire.Ma vie est devenue un enfer. Je suis à bout, sans force, je ne sais pas jusqu’à quand je vais pouvoir tenir. Ça fait déjà longtemps que je me bats, depuis 2012, depuis que j’ai été victime d’harcèlement sexuel sur mon lieu de travail, dans mon bureau au cabinet de la Région, puis à l’extérieur, lors d’un voyage professionnel au Parlement européen où mon supérieur hiérarchique a également tenté d’abuser sexuellement de moi ».

Embauché il y a six ans à la Région, Ludovic Mussard précise qu’il dépendait du cabinet. Son supérieur hiérarchique direct, un certain C.H. travaillait lui-aussi au cabinet. Depuis que cette affaire a éclaté au grand jour, dévoilée en juin 2016 par le JIR, des mesures ont été prises au sein du cabinet. Ludovic Mussard est parti forcé en métropole tandis que son « harceleur » a été promu dans une antenne décentralisée de la Région. Il a pris du galon. Dans ses plaintes tant auprès des policiers que des gendarmes, Ludovic Mussard a expliqué plus d’une fois dans les moindres détails comment C.H. a essayé à plusieurs reprises d’avoir des relations sexuelles avec lui. Cela avait commencé par des mains baladeuses, « puis il me suivait dans les toilettes, au 5e étage de la Région. Une fois, il m’a même sauté dessus, toujours dans les toilettes, en me passant ses mains entre mes jambes, je me suis débattu et j’ai pu m’enfuir », explique Ludovic Mussard. « Lors d’un voyage professionnel au Parlement européen, il avait même réservé une seule chambre pour deux alors qu’il m’avait fait croire depuis La Réunion, qu’il y avait deux chambres séparées… ».

Pourquoi un tel acharnement sur un employé ? « C.H. m’a dit qu’il était amoureux de moi, alors qu’il avait une femme et des enfants. Je lui ai dit que moi je ne mangeais pas de ce pain là. J’ai ma femme et mes enfants. Il n’a jamais rien voulu entendre ».

« Je n’ai plus de nouvelles de mon avocat… payé par la Région »

Mais à écouter Ludovic Mussard, ce n’est pas tout. « Une fois, CH m’a envoyé une petite vidéo sur laquelle il s’était filmé en train de se masturber ». Ludovic Mussard n’en peut plus. Il voit un avocat : Me Georges-André Hoarau à Saint-Pierre qui décide de tout balancer sur la place publique, via la presse. A l’époque, on ne parlait pas encore de « balance-ton-porc ». L’affaire commence à éclabousser le cabinet du président. Ce dernier convoque Ludovic Mussard, dans la villa régionale, rue de Paris, se trouvant en face de l’Evêché. « C’était un lundi. Un poste plus important m’a été proposé. Un poste a été également proposé à ma femme. On a refusé… J’avais compris qu’on essayait d’acheter mon silence, notre silence. Je ne voulais pas. Je voulais que la vérité éclate pour que CH arrête ces agissements, ses attouchements. Je me suis dit que la vérité doit être connue car cet homme doit absolument se soigner afin de pouvoir maîtriser ses pulsions… J’ai raconté tout cela dans mes plaintes chez les policiers et les gendarmes des Avirons. CH a reconnu être l’auteur de la vidéo pornographique dans laquelle il s’était mis en scène. Sur le site Zinfos 974, afin de se défendre et de se justifier, il a déclaré avoir réalisé cette vidéo pour sa femme, qu’elle lui était destinée mais qu’il s’était trompé dans la manipulation… ». Ludovic Mussard a tout raconté aux enquêteurs dans le cadre de l’enquête préliminaire qui a été ouverte. « Une enquête bizarre, constate-t-il cependant. « Pas une seule fois je n’ai été auditionné par un juge ou par le Procureur. Idem pour la personne que j’ai mise en cause. Il n’y a jamais eu de confrontation. Sans même avoir pris le temps de m’écouter et en dépit de la preuve flagrante apportée par la vidéo sur la personnalité de mon harceleur, car les gendarmes des Avirons avaient identifié l’adresse IP correspondant à CH, le Procureur a décidé de classer le dossier sans suites, estimant que l’infraction est insuffisamment caractérisée. En clair, il aurait fallu que je me laisse violer avec déchirement physique d’une partie de mon corps pour que, peut-être, le Procureur daigne-t-il enfin reconnaître le harcèlement sexuel. Mais dans le cadre de mon dossier, il a considéré qu’il n’y a rien. La vidéo et la scène de masturbation, ça devait être pour lui, un amusement parmi tant d’autre ».

Et qu’en pense l’avocat de Ludovic Mussard dans toute cette affaire ? « Bizarre aussi. Je n’ai plus aucune nouvelle. Je téléphone, j’envoie des mails. Rien à faire. Silence radio. La seule chose que je sais, c’est que il doit être payé par la Région puisque j’avais obtenu la protection fonctionnelle, mais pas pour me défendre manifestement. D’ailleurs, c’est par une journaliste du Quotidien de La Réunion que j’ai appris le classement sans suites de mon dossier. Mon avocat n’était visiblement pas au courant. J’essaye d’avoir les conclusions ou les motivations qui ont conduit à ce classement sans suites, impossible. Le Parquet ne m’a jamais informé de rien. Pareil pour mon avocat. Il y a quelques jours, lorsqu’après intervention de la députée Huguette Bello, un autre article est paru dans le Quotidien, une assistante sociale de la Région m’a appelé. J’ai enregistré la conversation. Elle n’est évidemment pour rien, mais elle m’a fait comprendre qu’à présent certains essayent de tout lui mettre sur le dos alors que pas grand monde au sein de la collectivité n’avait vraiment bougé le petit doigt sur cette affaire ». Quand on écoute l’enregistrement, qui dure un peu plus de 5 minutes, on comprend le message de l’assistante sociale. Elle veut bien faire son job mais à condition que la collectivité l’informe des dossiers et que les personnes concernées soient d’accord pour bosser ensemble. Autrement dit, au sein de la collectivité, les décideurs n’auraient jamais pris ce dossier au sérieux. « Je vous encourage dans vos démarches, faites valoir la loi, vous devez vous défendre ; Je suis de tout cœur avec vous », a dit l’assistante sociale à Ludovic Mussard. Des paroles encourageantes certes, mais rien que des paroles. Pas vraiment un accompagnement digne de ce nom pour un « agent en souffrance », un agent qui affirme avoir été victime de harcèlement sexuel, qui prétend avoir été « bousillé » à cause de cette affaire. Un « agent en souffrance » qui frappe aujourd’hui à toutes les portes, à celles du Président de la République et des ministres. Une victime qui croît encore, malgré tout, que la vérité finira un jour par éclater. Et qui espère que les vœux d’Emmanuel Macron, à savoir que “les coupables doivent être punis, pas juste blâmés” (Discours du 18 novembre dernier lors d’un voyage en Suède) puissent être exaucés.

Tout comme le chef de l’Etat, il espère, en reprenant les paroles de ce dernier, que “cette violence sexuelle, cachée, par tant de gens, c’est insupportable. Nous devons changer. Calmer ces pulsions qu’ont certains hommes de dominer les autres, cette violence sexuelle, cette violence sociale. Nous devons éduquer, c’est capital »

Emmanuel Macron a aussi déclaré : « allez à la police, portez plainte, protégez-vous… ». C’est pour cette raison que la députée Huguette Bello est intervenue récemment auprès de la Garde des Sceaux. Pour faire entendre justice.

«Il m’a dit que si j’ouvre ma gueule, il me vire »

Quid de Ludovic Mussard en attendant peut-être un jour un rebondissement dans cette affaire ? « Mon congé longue durée qui s’est achevé le 30 novembre a été prolongé pour six mois. Mais j’ai aussi appris qu’à partir de mars 2018 je n’aurai plus droit qu’à un demi traitement au niveau rémunération. J’ai deux enfants, des crédits comme tout le monde, je suis malade, en état de stress permanent par rapport à ce que j’ai subi dans mon travail, mais à part ça, hormis Mme Bello et ma famille, tout le monde, à commencer par mon employeur, s’en lave les mains. Quant à mon harceleur, il a été promu, il a sous sa responsabilité encore plus d’employés. Il mène la belle vie. Je comprends mieux maintenant pourquoi il me disait toujours : tu peux tout tenter contre moi, tant au niveau de la hiérarchie à la Région qu’au niveau de la justice, ça ne passera pas, car je suis protégé par la franc-maçonnerie », se rappelle Ludovic Mussard.

Et quand on lui demande, mais pourquoi il ne s’est pas défendu comme un homme contre les « avancements » ou les « attouchements » de son harceleur, Ludovic Mussard répond : « vous avez vu son gabarit ? », avant d’ajouter : « j’avais 25-26 ans, je venais d’avoir un travail et il me disait que si j’ouvre ma gueule, il me vire… Malgré tout, deux-trois années plus tard, ne pouvant plus supporter ces agissements, j’ai décidé d’ouvrir ma gueule. Et voilà où j’en suis. Il a été récompensé par son patron et protégé par la justice. Il avait donc raison sur toute la ligne. Il est intouchable ». Mais jusqu’à quand ? Outre les démarches entreprises par Mme Bello, outre l’aide que lui apporte son médecin, il ne reste plus à Ludovic Mussard, qui est croyant, d’attendre un geste de la « justice divine ». Il se console, en se disant que « la roue finira bien par tourner » et que « le coupable devra bien finir un jour par rendre des comptes », que « la Région prendra conscience de ma situation en m’accompagnant comme il se doit conformément à la loi ». Aujourd’hui, pour sa femme et ses enfants qui souffrent tout autant que lui, pour défendre son honneur et sa dignité d’homme, Ludovic Mussard ne cesse de se battre avec le peu d’énergie qui lui reste. Il sait que ce ne sera pas facile, mais il prie, il croit et il espère…

Nous avons sollicité son employeur, la Région, pour une réaction concernant ce dossier. Le service Communication nous a fait savoir que « Ludovic Mussard est bien en congé maladie longue durée, il fait partie des effectifs de la collectivité et il est rémunéré à 100%. La Région est toujours en contact avec lui. Des mesures d’accompagnement sont en discussion avec lui pour une éventuelle reconversion à sa demande. Les liens ne sont pas du tout coupés avec Mr Mussard. Il est accompagné par une assistante sociale de la collectivité pour toutes les difficultés qu’il rencontre ».

Y.M.

([email protected])


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