Le requin tigre n’y est pour rien M. le Préfet !

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Monsieur le Préfet,

Depuis l’année 2013, l’Etat français a mis en place dans les eaux réunionnaises un programme d’éradication des requins tigres et bouledogues, sous l’égide tout d’abord du Comité régional des pêches maritimes (CRPMEM) puis du Centre Sécurité Requin (CSR).

Nous en sommes, au 30 novembre 2021, à un total officiel de 584 requins ciblés tués : 171 bouledogues et 413 tigres.
Du 29 mars 2018 au 30 novembre 2021, le CSR a capturé (données issues des statistiques officielles de pêche publiées sur le site http://www.info-requin.re) :
– 51 requins bouledogues (6% des prises),
– 261 requins tigres (32%),
– 496 prises accessoires (61%).
Pour la seule année 2021 (décembre exclu), le CSR a tué 7 bouledogues contre…..83 tigres : 12 fois plus de tigres que de bouledogues !

Le 16 février 2021, le sous-préfet de Saint-Paul – également président du CSR et président de la Réserve marine – et le directeur du CSR, présentaient en conférence de presse les évolutions à venir en matière de pratique du surf et de gestion de la problématique requins.

À cette occasion, on a pu lire dans les médias (JIR du 17/02/21) :
« La pêche des requins restera la pierre angulaire de la stratégie. « C’est notre arme fatale » glisse [le sous-préfet] Olivier Tainturier. Celle-ci est d’ailleurs amenée à évoluer. La pêche des requins tigres de moins de 2.50 mètres devrait être abandonnée pour concentrer les moyens sur le requin bouledogue, principal responsable des attaques mortelles ».
Le 17 février, David Guyomard (en charge du volet scientifique du programme de pêche du CSR) rappelait au journal télévisé d’Antenne Réunion : « les requins tigres, dans le contexte réunionnais, sont beaucoup moins dangereux que les requins bouledogues : la crise requin à La Réunion, c’est d’abord une crise bouledogue ».
Assertion confirmée par le directeur du CSR Willy Cail sur RTL Réunion le 18/02/21 : « 99% des attaques ont eu lieu par du bouledogue ».
Enfin, dans le JIR du 25/03/21, le même David Guyomard précisait : « [les tigres] sont beaucoup moins dangereux que les bouledogues. Il s’agit également de juvéniles qui n’ont jamais provoqué d’attaques à la Réunion. Donc, ces requins ne sont pas de nature à soulever une inquiétude particulière. Je le rappelle, c’est essentiellement le requin bouledogue qui a été au cœur de la crise requin. Les tigres restent peu de temps à proximité des côtes. Ils viennent, ils se nourrissent, et repartent rapidement au large ».

Le 3 juin 2021, les membres du Conseil scientifique de la Réserve marine rappelaient à Mme la sous-préfète de Saint-Paul que « la quasi-majorité de la communauté scientifique de La Réunion s’oppose à la capture des requins tigres dans le contexte de cette « crise bouledogue » à la Réunion en raison de l’incohérence de cette pêche sur une espèce qui n’est pas incriminée dans les accidents et à la vue des données et études scientifiques ».

Pourtant le CSR continue à éliminer systématiquement tous les requins tigres dans nos eaux.
Et la promesse du sous-préfet n’a jamais connu de suites. Selon nos informations, cette proposition aurait été bloquée par le conseil régional de l’époque, dont la vice-présidente Yolaine Coste s’acharnait à vouloir éradiquer tous les requins tigres des eaux réunionnaises…..

Or cette pratique est d’autant plus inutile et absurde que :
– Depuis 2013, un arrêté préfectoral systématiquement reconduit interdit la baignade et le surf – principale activité exposée aux accidents – en dehors des zones protégées. Le dernier en date est l’arrêté n° 216 du 8 février 2021.
De plus des solutions non létales efficaces existent déjà et ont été mises en œuvre (dispositif Vigie Requin Renforcé et équipements de protection individuels EPI pour le surf ; filets de protection pour la baignade).
– Le requin tigre, principale espèce pêchée, n’est quasiment jamais impliqué dans les accidents : un seul accident répertorié par le CSR en 10 ans (le 14 février 2015),
– Le dernier accident avec un requin à la Réunion remonte à 2 ans et demi en arrière : le 9 mai 2019.

Il n’y a donc aucune justification sécuritaire valable à continuer de massacrer des requins tigres à la Réunion !

Pourtant, alors même que cette espèce est déjà considérée comme quasi-menacée par l’UICN, sa destruction a commencé en 2013, il y a 9 ans déjà, sans même que l’état de sa population dans nos eaux ne soit connu.

Qui plus est, les différentes études réalisées depuis ont démontré les grandes capacités de migration du requin tigre et le caractère ouvert de ses populations (communiquant avec les autres populations de requins de la même espèce). Exemples :

« […] un requin tigre femelle sub-adulte de 3 mètres de longueur totale, marqué à La Réunion, le 6 décembre 2012 sur le tombant du sec de Saint-Paul à 3 km de la côte, a été pêché 9 mois plus tard, le 28 août 2013 à Morombé sur la côte ouest de Madagascar à une centaine de kilomètres au Nord de Tuléar […]. Il a ainsi parcouru au moins 1800 km, en 9 mois environ, en traversant la partie sud-ouest de l’Océan Indien entre les deux îles. […] Un autre requin tigre, un mâle de 3,2 mètres de longueur totale, marqué à La Réunion le 5 mars 2013, a été détecté à 50 km au sud de Durban le 19 janvier 2014 en Afrique du Sud » (Soria et al., 2015).

« Un requin tigre du projet OCEARCH Tracker marqué par un groupe de scientifiques de la Biopixel Oceans Foundation et de l’Institut de recherche océanographique de Durban (Afrique du Sud) confirme que l’espèce est capable de traverser l’océan Indien. La femelle mature de 3m10 nommée Sereia a été marquée sur la côte africaine au Mozambique en novembre 2018 et a été détectée par satellite en avril 2020 à environ 1480 km des côtes indonésiennes, un voyage transocéanique de plus de 7400 km. Sereia a maintenant le record de la plus longue migration confirmée jamais enregistrée pour l’espèce ».

Tiger Shark on OCEARCH Tracker Travels More Than 4,000 Miles, Confirms Transoceanic Abilities


Or prétendre réguler par la pêche une population non résidente est un puits sans fond : les requins éliminés dans une zone donnée sont forcément remplacés par de nouveaux arrivants.

En 1997, l’IFREMER soulignait déjà la vacuité d’un tel programme de pêche sur des populations ouvertes, non résidentes (Roos et al., 1997) : « Cette approche n’est effective que sur les populations résidentes. Les recherches indiquent que la plupart des espèces migratrices et océaniques ne sont pas affectées par de telles opérations de pêche ».

En 2013 (ordonnance du 13 août 2013), le Conseil d’Etat émettait également des réserves sur l’efficacité de la pêche en termes de sécurisation, du fait que les populations de requins tigres et bouledogues ne sont pas sédentaires :
« Considérant qu’il appartient aux autorités administratives compétentes de déterminer les mesures les mieux à même de réduire les risques d’attaques de requins, et leur degré d’urgence, en tenant compte de leur faisabilité, de leur efficacité, de leurs coûts et de leurs inconvénients, au vu notamment des études scientifiques et des expérimentations menées ; qu’il résulte de l’instruction, notamment des études comparatives internationales, que les risques d’atteinte à la vie ou à l’intégrité corporelle des baigneurs ou des pratiquants de sports nautiques à la suite d’attaques de requins peuvent être réduits, par tout ou partie des mesures suivantes : [….] prélèvement de requins des espèces dangereuses et non protégées, soit, à La Réunion, des requins-bouledogues et des requins-tigres, cette dernière mesure, controversée, semblant ne pouvoir être efficace que si les requins sont sédentarisés.[….] Qu’ainsi, les mesures de prélèvements de requins ou d’installation de dispositifs limitant leur incursion dans certaines zones, dont les effets favorables éventuels sont insusceptibles de se produire à bref délai, ne peuvent être prescrites par le juge des référés […] ».

A l’époque, un article très complet du JIR du 8 octobre 2013 décrivait parfaitement la situation et ses conséquences en matière de gestion du risque.

Le Professeur Jaquemet, de l’Université de la Réunion, apporte les précisions suivantes :
« Concernant les tigres, les études jusqu’à maintenant, y compris celle de Pirog et al., suggèrent qu’il n’y a pas ou peu de structuration génétique chez l’espèce à l’échelle mondiale. Cela signifie que les individus se déplacent beaucoup et qu’ils n’auraient pas nécessairement de lieux de reproduction privilégiés. Si cela est le cas, alors il passe des requins tigres à proximité de La Réunion, certains individus peuvent y rester un certain temps, sans s’y établir définitivement. Dans ces conditions, il est difficile de pouvoir estimer le nombre de requins tigres à La Réunion » (Jaquemet, com.pers.).

Enfin deux études génétiques sont venues souligner l’urgence à protéger cette espèce. Car détruire systématiquement les requins tigres dans les eaux réunionnaises impacte toute la population Indo-Pacifique Ouest.

La première, de Pirog et al. (2019) :
« L’étude présentée ici confirme la connectivité génétique des requins tigres dans l’ouest de l’Indo-Pacifique, en utilisant à la fois des microsatellites et des marqueurs mitochondriaux. […] Les individus de l’Indo-Pacifique forment une seule et même population. Les programmes de gestion et de conservation doivent donc être conçus à de telles échelles afin de maximiser l’efficacité potentielle. Dans l’intervalle, la pêche intensive localisée pourra encore avoir un impact sur l’ensemble de la population. En outre, la détection d’une faible diversité génétique ainsi qu’un récent goulot d’étranglement (à l’Holocène), au cours duquel la taille efficace de la population de requins tigres dans cette région peut avoir chuté jusqu’à 111 individus, indique une population résultante potentiellement vulnérable. D’autres évaluations de l’état de santé de cette population ainsi que des plans de conservation sont donc particulièrement nécessaires pour conserver le requin tigre dans l’ouest de l’Indo-Pacifique. Il pourrait s’avérer nécessaire de réviser son état de conservation vers un niveau de vulnérabilité plus élevé, car la capacité des requins tigres à résister à des niveaux élevés de pression de pêche pourrait être plus faible qu’on ne le pensait auparavant ».

Des résultats confortés par une autre étude très récente sur les requins tigres au niveau mondial (Bernard et al., 2021) :
« Les résultats démontrent notamment une faible différenciation de la population de requins tigres de l’archipel d’Hawaï par rapport aux requins de l’Océan Indien [….]. Compte tenu des préoccupations sur la perte de biodiversité et les impacts de la surpêche des requins océaniques sur les écosystèmes marins, en plein milieu de modifications rapides de l’environnement, nos résultats suggèrent qu’il est impératif que la gestion internationale des pêches accorde la priorité à la conservation du potentiel évolutif des populations de l’Atlantique et de l’Indo-Pacifique, hautement différenciées d’un point de vue génétique, de ce prédateur apical unique ».

Il faut également souligner que les conséquences de l’extermination des requins dans les eaux réunionnaises peuvent être dramatiques pour les écosystèmes marins. De nombreuses études ont montré l’effet dévastateur des pêches de requins sur l’écosystème. Liste non-exhaustive :
Myers, R.A. et al. (2007) ; Heithaus, M.R. et al. (2007) ; Heithaus M.R. et al. (2008).

Sans rapport avec les accidents, les requins tigres, capturés globalement en proportion 5 fois plus élevée que les requins bouledogues, ne sont en fait que des captures accessoires comme les autres.

C’est pourquoi Monsieur le Préfet, nous demandons que cette pratique absurde qui consiste à détruire tous les requins tigres dans nos eaux soit abandonnée, et que ceux capturés par le CSR soient désormais relâchés, comme les autres captures accessoires, dans un délai très rapide compatible avec leur physiologie et leur survie.

Nous espérons que vous voudrez bien nous accorder un rendez-vous pour évoquer avec vous ce sujet crucial pour nos écosystèmes marins.

Dans l’attente de votre réponse, nous vous prions d’agréer Monsieur le Préfet l’expression de nos sentiments les meilleurs.

Didier DERAND

Représentant du Collectif d’Associations
Sea Shepherd France – Longitude 181 – One Voice
Association pour la Protection des Animaux Sauvages (ASPAS)
Sauvegarde des Requins – Requins Intégration
Tendua pour la sauvegarde de la biodiversité – Le Taille-Vent
Vivre Activement pour Garder Un Environnement Sain (VAGUES)

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