René Sacher, professeur retraité : “l’inspection générale méprise-t-elle la Réunion”

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Jusqu’à une période très récente enseigner la philosophie à La Réunion était un plaisir. Soutenus, encouragés par des inspecteurs régionaux et par des Inspecteurs généraux remarquables, nommés par ces derniers lorsqu’il s’agissait des CPGE, nous pouvions dispenser notre enseignement dans un grand souci de rigueur philosophique et dans un climat de confiance: et les résultats récompensaient notre engagement: En préparation littéraire à l’Ecole Normale Supérieure La Réunion a formé des normaliens qui n’auraient peut-être pas trouvé un climat aussi favorable dans les grandes prépas de Paris, Lyon, Toulouse, ou Lille. Même s’ils ne réussissent pas le concours d’entrée à l’ENS nos élèves se forgent une belle carrière après l’avoir préparé à La Réunion. Rappelons, par exemple, que c’est un Réunionnais formé à Leconte de Lisle qui a été reçu premier au capes externe de philosophie.

On peut signaler aussi que la formation permanente des professeurs a permis tous les ans à des collègues contractuels ou certifiés de réussir capes et agrégation de philosophie. Ici, au regard du petit nombre de professeurs de philosophie La Réunion se place parmi les meilleures académies. Il faut mentionner aussi les excellents résultats des préparations commerciales et scientifiques qui permettent à beaucoup de nos élèves d’intégrer les grandes écoles de commerce ou les grandes écoles d’ingénieurs ou veto-bio etc. La philosophie n’y a certes pas toujours un rôle prépondérant, mais elle est toujours présente.

On peut supposer que, vu le sérieux, la ferveur, le travail des enseignants, reconnus par des Inspecteurs Généraux comme Madame Christiane Ménasseyre, Monsieur Christian Souchet, Madame Souâd Ayada (et tout particulièrement, pour l’avoir bien connue, je voudrais ici remercier Madame Ménasseyre pour son engagement dans la défense de la philosophie, de ses spécificités, et dans la défense de ses enseignants lorsqu’ils étaient en butte à des autorités extérieures), ces résultats vont se perpétuer. Mais pour y parvenir, il est très probable qu’il faudra surmonter beaucoup d’obstacles nés de l’orientation actuelle de certaines instances.

Car, depuis quelques mois, la situation s’est considérablement dégradée.

Elle s’est dégradée depuis le passage à La Réunion d’une Inspectrice Générale, Madame Brigitte Sitbon, ex madame Peillon, nommée au 5° tour (c’est-à-dire qu’elle n’a pas été choisie collégialement par ses collègues, mais désignée par le pouvoir politique) et dont le passage sur l’île a déjà fait l’objet de quelques articles dans la presse. Madame Sitbon vient inspecter les professeurs de CPGE (Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles), mais, à notre connaissance, elle n’a jamais enseigné elle-même en CPGE, à la différence des précédents IG venus à La Réunion, pas plus qu’elle n’a exercé les fonctions d’IA IPR. En revanche, elle passe pour avoir écrit un petit livre pornographique (mais assez soft) “La Cinquantaine Bien Tapée) publié sous le nom de Julie Saltiel. On y voit la narratrice, une enseignante de philosophie, un peu dépressive, un peu snob, et pas trop motivée, trouver une main dans sa culotte et se tromper quand elle cite Descartes.

Mais, lors de sa tournée d’inspection, Madame Sitbon s’est surtout montrée préoccupée de la question de la laïcité, et la réunion à laquelle elle a convié les enseignants de philosophie de l’ île le 14 Décembre a traité, m’-a-t-on rapporté, de la grave question des signes religieux à l’école: quand sont-ils visibles et quand sont-ils ostensibles? et un collègue s’est vu poser la question (on me démentira si j’ai été mal informé) où se reconnaissent le style et les préoccupations de Julie Saltiel: “quand vous vous promenez à poil, je dis à poil, vos attributs virils sont-ils ostentatoires ou seulement visibles?”. On devine cependant qu’il s’agissait d’une image à finalité pédagogique. Le matin même, Madame l’Inspectrice avait interrompu un cours parce qu’elle avait aperçu dans la salle une élève portant un foulard traditionnel mahorais (le kichali). Il est possible de se rendre compte par soi-même de la nature de cette pièce vestimentaire, car la jeune fille en question apparaît sur une photo à côté de Monsieur le Ministre lorsque celui-ci a visité le Lycée de Bellepierre. La photo a été publiée dans la presse.

La question du foulard pose d’ailleurs aux enseignants exerçant à Mayotte un vrai problème. J’ai pu observer lors de mes quatre ans d’enseignement à Mayotte qu’il arrive de trouver côte-à-côte dans les classes des jeunes filles en mini-jupes, charmantes et respectueuses, mais un peu paresseuses et plus assidues aux discothèques qu’au CDI du lycée, et des jeunes filles vêtues du salouwa traditionnel et dont on aperçoit à peine le visage sous un amoncellement de voiles, très studieuses et dont les résultats sont souvent excellents, et il n’est pas rare non plus qu’une injonction à quitter cette tenue entraîne la visite des “frères” priant le professeur, pas toujours aimablement, de cesser de persécuter ses sœurs. Autrefois, j’avais interrogé un IA- IPR à ce sujet et il m’a paru un peu perplexe. Madame Sitbon ne l’était pas: “si on ne peut pas faire respecter la laïcité à Mayotte, il faut rendre Mayotte aux Comores”, aurait-elle répondu. Les professeurs attendent sans doute une réponse plus précise et plus adaptée.

Est-ce en raison du bruit occasionné par cette visite, ou pour toute autre raison, toujours est-il que la gestion de La Réunion a été retirée à Madame Sitbon, et directement prise en charge par Monsieur le Doyen de l’Inspection Générale.

Le problème est que le climat de l’enseignement de la philosophie à La Réunion ne s’en est pas trouvé apaisé, car, Monsieur le Doyen a souhaité nommer sur le poste de Khagne BL (seconde année de préparation aux concours), ouvert cette année un professeur parisien que nous appellerons Monsieur X. Or, candidatait sur ce poste l’enseignant qui y assurait l’interim, celui-là même dont Madame Sitbon avait brutalement interrompu le cours, en raison de la présence de la jeune mahoraise. Il se trouve que ce collègue paraissait être le candidat idéal pour ce poste: il est agrégé, normalien, titulaire d’une thèse, auteur de nombreux ouvrages et articles. Et surtout il a de nombreuses années d’expérience en CPGE, il a été apprécié par les Inspectrices Générales Mesdames Christiane Menasseyre et Souad Ayada, et puis, il avait assuré l’interim. Il paraissait donc être le candidat auquel le poste, pour le plus grand bénéfice du lycée et des élèves, et en toute justice, devait revenir. Certainement, Monsieur X est aussi, un professeur, qualifié, compétent, agrégé aussi, et probablement très aimable, mais enfin, il n’a pas autant d’expérience dans la préparation aux concours.

Et puis, il se trouve aussi que le collègue pénalisé, qui avait donc déjà enseigné un an dans cette classe, est Réunionnais. Je ne suis pas partisan de la “préférence régionale”, formulation au relent trop frontiste, et je suis satisfait par des jugements récents du Tribunal Administratif qui tendent à rétablir, à l’occasion de promotions, l’égalité entre citoyens. Mais j’avais coutume de dire à nos élèves et aux candidats aux concours “Nou lé pas moins, nou lé pas plus”, certes, mais avec du travail et de la volonté, nou peut être plus et l’emporter sur les candidats de métropole. La nomination de Monsieur X au détriment de notre collègue permet de se demander si Paris n’a pas souhaité inverser la formule et: “à compétences inégales, on choisit le zoreil”! Ce serait dommage, car la réussite réunionnaise constitue un encouragement fort pour tous nos élèves.

Mais le problème ne s’arrête pas là. Le bruit circule en effet que le poste de prépa d’un collègue qui prend sa retraite à la fin de l’année ferait l’objet d’un marchandage: il aurait été proposé à plusieurs personnes si… Il y aurait même un collègue qui n’a pas la qualité d’Agrégé nécessaire pour enseigner en CPGE, qui se serait vu proposer le poste et l’agrégation en prime si… Mais, vu la gravité du cas, je suppose qu’il s’agit d’un canular ou d’un fantasme. On ne peut pas en effet imaginer qu’une classe de CPGE serait bradée au détriment des élèves et en échange d’une allégeance. Je préfère donc en conclure qu’il s’agit d’un canular. Un canular qui ne serait pas forcément apprécié des collègues qui eux s’inscrivent au concours de l’agrégation interne , la préparent, le réussissent, et qui donc pourraient aussi et avec plus de raisons occuper un poste qui aurait été offert à un candidat au demeurant fort sympathique, mais enfin qui n’a pas été reçu au concours de l’agrégation.

Et ce n’est pas fini. Très récemment les collègues auront appris que le professeur chargé de mission auprès du rectorat a été remplacé (chargé d’inspection et de l’organisation du baccalauréat, en particulier du difficile travail d’harmonisation des corrections). Remplacé par qui? Selon nos informations, il s’agit toujours de ce Monsieur X, qui n’a pas davantage d’expérience dans ce domaine. Bref, tout se passe comme s’il s’agissait en philosophie d’une reprise en mains de l’Académie, d’un règlement de comptes où les enjeux politiques et personnels l’emportent de très loin sur l’intérêt des élèves. Ces événements semblent bien relever d’un certain mépris pour La Réunion et les Réunionnais, comme si, dans ce département bananier faire n’importe quoi était sans conséquence.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur ces événements importants. Mais d’autres collègues pourront s’exprimer, démentir, confirmer, ou compléter.

René Sacher, professeur retraité, autrefois professeur en CPGE commerciales au Lycée de Bellepierre, professeur en CPGE Scientifique au Lycée Leconte de Lisle et au Lycée Rolland Garros.


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