« Pentecôte, contre toute forme de totalitarisme et de pensée unique », par le père Michel Reynolds

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Le père Reynolds d’origine mauricienne a longtemps officié dans notre île où il a habite toujours. Il a souhaité nous faire part d’une tribune à l’occasion de la fête de la Pentecôte.

« Nous assistons, selon un certain nombre d’experts de la géopolitique, à la renaissance violente des empires – l’empire perse/l’Iran, l’empire ottoman/la Turquie, l’empire russo-slave/la Russie, la Chine impériale/la Chine de Xi Jinping[1]. Cette renaissance s’accompagne d’une affirmation de plus en plus forte du monolithisme totalitaire : un pouvoir homogène, illimité, incontesté et de longue durée. Dans ces régimes autocratiques, aucune contestation n’est évidemment tolérée. La société civile est surveillée (Internet contrôlé…), l’opposition politique très limitée est sous surveillance, l’information sévèrement contrôlée, les droits fondamentaux régulièrement bafoués… Bref, toutes et tous doivent se ranger sous l’unique drapeau, derrière la même idéologie et la soumission à une seule autorité en vue d’un projet d’avenir totalitaire. Nous pensons immédiatement à la Tour de Babel, ce récit mythique[2] de la Bible qui explique l’origine de la multiplicité des races et des langues dans le monde (Genèse 11, 1-9).

Le monolithisme totalitaire de Babel

« Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Shinéar et ils s’y établirent. Ils se dirent l’un à l’autre : ″ Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! ″ La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : « Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre ! ″ » (Genèse 11, 1-9 / Bible de Jérusalem).

Ces hommes qui se servaient de la même langue et des mêmes mots avaient en arrivant au pays de Shinéar un même projet : occuper l’espace pour bâtir une ville et construire une tour avec la tête dans les cieux. La ville pour structurer l’espace en vue de développer des activités ; la tour pour affirmer la puissance politique et se prémunir contre d’éventuels agresseurs ; le sommet dans les cieux pour se faire un nom, voire pour imiter la puissance divine. Bref, construire un espace clos avec une langue unique pour être d’un seul bord, en vue d’éviter toute opposition et contestation possibles. Cette entreprise d’écrasement des différences, d’anéantissement des spécificités et d’élimination de l’individu au profit de la masse ne pouvait que mal se terminer. De fait, elle se termine en impasse comme tout projet totalitaire.

Dans le cas de Babel, c’est Dieu qui intervient pour mettre le holà à une entreprise illusoire : il les disperse à la surface de la terre et impose la diversité des langues. La dispersion pour réaliser la distance préalable au dialogue. Une autre langue, d’autres langues, pour se confronter à l’altérité en mettant à mal la prétention de se construire seul, d’être son propre centre. La diversité des langues et des cultures pour lutter contre toute forme de totalitarisme et de pensée unique.

La Pentecôte dissout le fantasme de toute idéologie totalitaire

Comment ne pas penser, à ce stade de notre réflexion, au récit de la Pentecôte de l’évangéliste Luc en Actes 2. « Quand le jour de la Pentecôte arriva, ils se trouvaient réunis tous ensemble » (V.1). Luc parle ici des disciples de Jésus (les apôtres, Marie et quelques autres), qui se trouvaient à Jérusalem pour la fête de la Pentecôte, fête juive de l’Alliance et du don de la Loi au Sinaï, pour laquelle on se rendait dans la ville sainte en pèlerinage.

En ce jour de Pentecôte, année de la mort de Jésus, Jérusalem grouillait de monde venu de partout. « Il y avait séjournant à Jérusalem, des juifs fervents issus de toutes les nations qui sont sous le ciel » (V.5). Les disciples étaient en train de prier quand ils ont été bousculés par « un violent coup de vent ; alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s’en posa sur chacun d’eux. Ils furent tous remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler d’autres langues (Actes 2, 2-4). Et toutes et tous, en dépit de leur grande diversité linguistique et culturelle, entendent leurs paroles chacun dans sa propre langue (V.6). « Déconcertés, émerveillés, ils se disaient : ̋ Tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas des Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entendent dans sa langue maternelle ? ˝.» (V.7-8).

Ce récit des Actes des Apôtres retourne littéralement celui de Babel. Ici, en ce jour de la première Pentecôte chrétienne, c’est la diversité qui triomphe. Fête du don de l’Esprit, la Pentecôte célèbre en effet la diversité des langues et des cultures. Une diversité qui se veut, en outre, vecteur d’unité et de communion (V. 11), alors que Babel est le rêve d’un totalitarisme faussement unificateur. « La tentation de Babel de ne parler tous qu’une seule langue est en réalité celle de ne parler tous que d’une seule bouche, d’une seule voix, d’un seul bord », écrit justement le bibliste et l’écrivain Frédéric Boyer. Et d’ajouter : « La Pentecôte dissout le fantasme d’une seule langue, d’un seul rivage d’où parler ensemble, fantasme totalitaire d’obéissance collective, de transparence absolue les uns aux autres, d’un même lieu d’oppression gigantesque, défiant le cosmos, et qui ne peut conduire qu’à l’effondrement » (F. Boyer, Le don des langues, dans le journal La Croix, 06/06/2019).

En cette fête de Pentecôte demandons à Souffle Saint de nous donner la sagesse de ne pas nous enfermer dans la pensée unique et l’idéologie unique autour de l’unique drapeau, mais de nous aider au contraire à nous ouvrir aux autres dans le respect de leurs identités et leurs différences par le biais du dialogue, de la solidarité et du partage. L’unité recherchée, dans l’esprit de la Pentecôte, doit être de type “symphonique”, dans le respect de la diversité des peuples, des langues et des cultures, jamais uniformisante mais toujours polyphonique. Bonne fête de Pentecôte ! »

[1] BAUER Alain, Nous assistons à la naissance violente des empires, in Le Nouvel Economiste, 16mars 2022.

[2] Un mythe est une histoire composée renvoyant aux temps des origines, mais qui, en fait, veut nous parler des questions de l’humanité d’aujourd’hui.

Yves Mont-Rouge

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Téléphone : 0692 85 39 64

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