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Que Dieu bénisse les paroles du Procureur général !

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La chasse aux élus « ripoux » sera-t-elle ouverte en 2019 à La Réunion ? Nous avons posé la question au Procureur général de La Réunion, Denis Chausserie-Laprée. Nous y reviendrons dans un instant.

Pour commencer cet édito, une petite satisfaction personnelle : moi, au moins, dans certains ministères à Paris, on ne me qualifie pas (ou pas encore), de «vieillard sénile, complexé, frustré et assoiffé de fric, sans foi ni loi». Le jour où on me qualifierait ainsi tant dans le microcosme politique que journalistique, je pense que je déposerais la plume et prendrais le temps d’apprécier la vie, qui est une question de cycles, ne l’oublions pas. Mais nous n’en sommes pas encore là, fort heureusement. Refermons vite cette parenthèse !

Un petit retour rapide sur le « Grand Débat » que j’ai qualifié, lundi dernier, de « Grand Blabla ». Ce rendez-vous institué par Emmanuel Macron depuis la crise des Gilets Jaunes est toujours d’actualité. Il y a même Thiphaine Auzière, la fille de Brigitte Macron, donc la belle-fille du chef de l’Etat, qui va en animer une prochainement dans le Nord-Pas-de-Calais.

La semaine dernière, le Président de la République s’est adressé, toujours dans ce cadre, à un millier de jeunes réunis dans un gymnase. Pourquoi je reviens sur ce « Grand Débat » ? Parce que nombre de lecteurs de « l’édito du lundi » estiment que j’ai un peu exagéré en parlant « Grand Blabla », surtout après que Marine Le Pen eut le malheur de déclarer en milieu de semaine « qu’avec les élus d’Outre-Mer, Macron s’est livré à une séance blabla ». Rassurez-vous chères lectrices, chers lecteurs, je ne suis encarté à aucun parti politique. Et encore moins au Rassemblement National, même si mon petit doigt me dit que le mouvement de Mme Le Pen risque de faire un carton aux prochaines Européennes du 26 mai ainsi qu’à la prochaine présidentielle de 2022. Raison pour laquelle, j’en suis persuadé, Emmanuel Macron s’est lancé dans ce périple du « Grand Débat » pour aller à la rencontre des Françaises et des Français, afin de ne pas laisser le terrain au Rassemblement national (RN) ni d’ailleurs à La France Insoumise (LFI). Raison pour laquelle aussi, le chef de l’Etat envisage sérieusement d’organiser un référendum citoyen le 26 mai, jour du scrutin des Européennes. A suivre !

« Les mêmes débats depuis 30 ans »

Ce que j’ai voulu dire c’est que toute cette mise en scène élyséenne (le Président qui tombe la veste, qui retrousse ses manches, qui se promène dans la salle micro à la main etc…) n’a pas d’autre but que celui d’en mettre plein la vue en se faisant passer pour un élu de proximité. Ce qui m’exaspère aussi dans cet exercice, c’est que le Président de la République veut faire croire que ce « Grand Débat » ou plutôt « Grand Déballage » lui permet de connaître, de découvrir les problèmes auxquels est confrontée la population.

Sauf que, lorsqu’il s’est présenté à l’élection présidentielle en avril 2017, il avait justement arpenté tout le territoire national et ultramarin pour aller à la rencontre et à l’écoute de la population à laquelle il avait promis, une fois élu, de prendre en considération, autant que faire se peut, leurs doléances. Maintenant qu’il a été élu, le revoilà qui part, près de deux ans après son élection, à la rencontre et à l’écoute de la même population dont il connaît pourtant les problèmes. Autrement dit, lorsqu’il était en campagne électorale, en 2017, il a bien pris note des problèmes des Français et des ultramarins. Maintenant qu’il a été élu, il a déjà tout oublié et il lui faut recommencer ce travail. Et d’ici à deux ans, nul doute qu’il dira à cette même population qu’il lui faudra donner un autre mandat pour qu’il puisse enfin concrétiser leurs doléances qu’il n’avait réellement compris que durant son premier mandat. Faut quand même pas prendre les gens pour des couillons !

Cela me fait penser aux financements, par nos collectivités, des études pour étudier des études de faisabilité sur tel ou tel projet. Et une fois que les études sont réalisées, on les met à la poubelle, avant de refinancer les études qui avaient été faites mais abandonnées en cours de route. Avec de l’argent public. Cela va de soit. Ce qui m’a un tantinet irrité aussi avec ce « Grand Débat », c’est d’entendre depuis 30 ans les mêmes palabres de la part de nos élus : Michel Vergoz, par exemple, l’ancien Giscardien devenu Macroniste après avoir transité par le PS de Mitterrand, Rocard, Jospin et Hollande, tout en étant « Progrès » de Lebreton localement, regarde donc aujourd’hui Emmanuel Macron avec les yeux de Chimène, son Président qu’il a interpellé, ému, sur la cherté de la vie. Sauf que depuis 30 ans, le maire de Sainte-Rose, autrefois sénateur, tire la sonnette d’alarme, avec toute la vigueur qu’on lui connaît, sur cette problématique. Cela fait plus de 20 ans qu’il se bat contre les situations de monopole, notamment en matière de distribution de carburants à La Réunion. Et depuis toutes ces décennies, rien n’a changé. Idem pour la surrémunération des fonctionnaires. Tous les élus, toutes opinions (et obédiences, je m’entends) confondues, se sont cassés les dents sur ce dossier. Remettre ces sempiternels débats sur le tapis, en sachant pertinemment que rien ne changera au final, c’est perdre du temps et faire perdre du temps à tout le monde. Surtout quand Emmanuel Macron – et on l’a entendu sur les questions soulevées par Joseph Sinimalé (fret alimentaire), Michel Fontaine (traitement des déchets), André Thien-Ah-Koon (coût de la vie), et d’autres élus encore – répond à côté, esquivant ainsi le sujet. Voilà pourquoi je pense que ce « Grand Débat « équivaut à un « Grand Blabla ». Par rapport à l’urgence de la situation, le temps n’est plus à la réaction, mais à l’action.

« Qui a payé les billets d’avion ? »

Un point positif tout de même que j’accorderai volontiers à ce « Grand Débat », c’est qu’il a eu le mérite de réunir les maires de La Réunion autour d’une même table. C’était le vendredi matin 1er février, à l’hôtel Mercure la Gaieté à Paris. A l’initiative de Stéphane Fouassin, président de l’Association des maires de La Réunion (AMDR), tous les maires présents dans la capitale, soit un peu plus d’une douzaine, toutes tendances politiques confondues, avaient répondu à l’appel du premier magistrat de Salazie pour préparer ensemble leur échange, l’après-midi, avec Emmanuel Macron. Cyrille Melchior, président du Département, avait lui aussi fait le déplacement à Mercure La Gaieté. Seul Didier Robert, président de Région, bien que présent à Paris, a pourtant manqué à l’appel. Nul doute que sa présence aurait beaucoup apporté à cette réunion de préparation mais lui seul (et peut-être Stéphane Fouassin) connaît les raisons de son absence. Le président de Région était en revanche bel et bien présent au déjeuner avec les ministres, puis au « Grand Débat », à l’Elysée, ce même vendredi 1er février.

Sur les réseaux sociaux, ces derniers jours, Didier Robert y est beaucoup présent aussi. En début de semaine, c’est David Storm le pasteur qui avait enflammé la toile. Sa vidéo montrant un couple de Sainte-Marie en train de brûler des divinités hindoues a « explosé » Facebook. Faudra suivre de près car d’après mes informations, cette affaire n’est pas finie. Des associations tamoules pourraient réserver une « petite surprise » au pasteur Storm qui a programmé un grand rassemblement les 22, 23 et 24 février prochain à la Halle des manifestations au Port avec miracles en prime. Certaines associations tamoules n’ont pas encore « digéré » la vidéo de Storm qui leur est restée en travers de la gorge.

Mais revenons aux réseaux sociaux, notamment Facebook, sur lequel, les détracteurs de Didier Robert se « défoulent » depuis ces derniers jours, plus précisément à propos d’une photo montrant le président de Région et son épouse, directrice de Com’ à la pyramide, tous deux, avec lunettes de soleil, en mode touristes, « selfiées » du côté de Montmartre, ou encore les montrant en famille, après le « Grand Débat », à une remise de diplôme. C’était entre le 1er février et quelques jours après. Questions des internautes parmi lesquels évidemment des adversaires politiques – faut pas être naïfs – du président de Région : « qui a payé les billets d’avion en classe business (surtout pour l’épouse, qui est attachée territoriale) ? », « Qui a payé le séjour ? », « A-t-elle pris des congés pour se rendre à Paris ? ». En cette période de crise de Gilets Jaunes, nous sommes manifestement rentrés – ça me fait penser à une ancienne publicité – dans une séquence à n’en plus finir de « chéri, les voisins i espionnent à nous ! ». Alors, me concernant, et je tiens à le dire d’emblée, je n’adhère pas du tout à ce genre de « ladilafé » sur réseaux sociaux et j’estime qu’on n’a pas à se mêler de la vie privée des gens, fussent-il des politiques. Je l’évoque brièvement parce que c’est sur les réseaux sociaux, mais je le dis et le répète, ce n’est pas ma tasse de thé. Voilà qui est dit ! Quant à savoir « qui a payé quoi ? » et « est-ce qu’elle était en congé ?»… si les internautes ne sont pas contents, ils n’ont qu’à aller saisir les autorités compétentes.

« Faire le ménage chez les gaspilleurs d’argent public »

N’y voyez aucune relation de causalité, j’en arrive enfin aux « signalements » de la Chambre régionale des comptes (CRC) – 13 pour la seule année de 2018 – et au discours de Denis Chausserie-Laprée, procureur général. Discours prononcé lors de la rentrée solennelle de la cour d’Appel de Saint-Denis, vendredi dernier devant les représentants des plus hautes administrations de l’île. Un discours axé en partie sur « l’usage des pratique illégales dans la gestion des fonds publics ».

Denis Chausserie-Laprée, procureur général à la Cour d’Appel de Saint-Denis

Il a aussi beaucoup été question des mouvements sociaux qui, manifestement, ont marqué le procureur général. Je vous laisse découvrir un extrait de son discours. Les mots sont lourds de signification : «les mouvements qu’ont connus nos deux départements en 2018 soulignent par ailleurs l’absolu besoin de voir retisser le lien social entre les membres de notre communauté plurielle. Si ce lien n’était pas rapidement renoué, il me semble que le risque serait grand de voir s’installer en profondeur la défiance à l’égard de nos instances démocratiques de régulation et par voie de conséquences de voir se multiplier les atteintes à nos principes républicains. Ces mouvements ont notamment exprimé la défiance de nos concitoyens à l’égard de ceux qui sont détenteur d’une parcelle de la puissance publique ou d’un pouvoir politique ou économique.
Nous devons, nous qui sommes en charge avec des responsabilités diverses de garantir la cohésion sociale, impérativement et inlassablement travailler au rétablissement de la confiance de nos concitoyens dans les institutions républicaines. Nous sommes nombreux dans cette salle, à avoir fait le choix d’assumer des responsabilités publiques et de gérer, dans le cadre de nos fonctions ou de nos mandats, les deniers publics. Nous devons dans une période et une région où nombre de nos concitoyens connaissent des conditions d’existence difficiles, nous attacher à améliorer la qualité des services que nous devons leur apporter, et bien sur l’institution judiciaire ne peut être étrangère à cette réflexion. Nous devons également démontrer que, dans l’exercice de nos responsabilités respectives, nous agissons avec le souci constant de l’objectivité, de l’impartialité et donc de l’intérêt général. Notre devoir d’exemplarité dans l’exercice de nos responsabilités est permanent et absolu.

En ce domaine, je ne peux que m’inquiéter, depuis ma prise de fonctions à la tête du ministère public de ce ressort, du nombre anormalement élevé de signalements que je reçois en provenance de la chambre régionale des comptes (13 en 2018 pour seulement 4 en en 2017 et 5 en 2016), de trac-fin, de commissaires aux comptes, de mandataires judiciaires ou d’autres acteurs institutionnels. Ces rapports mettent trop souvent en évidence des pratiques illégales dans l’usage de fonds publics ou de fonds sociaux. Ils stigmatisent régulièrement la manière dont est garantie l’égalité des chances pour l’accès à l’emploi. Ces signalements tendent à démontrer que trop souvent la satisfaction d’un intérêt strictement privé l’emporte sur la recherche de l’intérêt général ou de l’intérêt social. Cela n’est évidemment pas acceptable et en 2019 les trois procureurs de ce ressort poursuivront le travail déjà entrepris avec les services d’enquêtes de mises au jour des pratiques illégales, de recherche des responsabilités et de poursuite des auteurs de ces faits qui portent une atteinte considérable au crédit de nos institutions et à notre contrat social. Je souhaite qu’au regard de la menace que ces comportements font peser sur nos équilibres démocratiques, la réponse de l’institution judiciaire soit prompte et ferme. De la même manière, les suspicions de fraudes électorales, quelles qu’elles soient et dont les parquets sont dans ce ressort bien trop souvent saisis, donneront lieu à un traitement judiciaire précis et dynamique ».

Une justice locale qui semble déterminée : « réponse de l’institution prompte et ferme… traitement judiciaire précis et dynamique… 13 signalements, c’est beaucoup, c’est trop, cela prouve que les textes réglementaires ne sont pas respectés… »

Je vous le disais, des mots très forts, lourds de sens prononcés par le procureur général. Mais des mots, rien que des mots, pour l’instant car « le temps judiciaire est un temps long », a-t-il ajouté. Si je puis me permettre, pas pour tout le monde Monsieur le procureur de la République. Pour les voleurs de poules, les planteurs de zamal, les menaces sur Facebook… la justice est beaucoup plus « prompte et ferme » (pour reprendre vos mots) que pour les délinquants en col blanc qui font la « fiesta » avec l’argent des contribuables.

Quid des « 13 signalements » de la Chambre régionale des comptes ? Quelle sera la suite de la procédure ? Y’aura-t-il ouverture d’informations judiciaires ? Faut pas trop rêver non plus. Il y a le discours et la méthode. Le procureur général a été on ne peut plus clair : « certains signalements font l’objet des investigations soit par la section de recherches de gendarmerie, soit par la police sur ordre du parquet local. Pour les dossiers plus compliqués, cela relève du Parquet national (PNF) de Paris… ». Que faut-il entendre par « plus compliqués » ? Devrait-on en déduire par « plus politiques » ? Il y a des dossiers dont on en entend même plus parler. J’en cite un, parmi tant d’autres : un « compliqué » puisqu’il a été directement pris en charge par le PNF, je veux parler de l’affaire de la NRL (Nouvelle Route du Littoral) pour laquelle des investigations ont été menées depuis 2014 par les fins limiers de Paris. Bientôt 5 ans. Aux personnes entendues, les enquêteurs avaient laissé entendre à l’époque qu’ils avaient « du lourd » mais que la suite n’était pas de leur ressort. Tellement « lourd » que cela a fait plouf. Plus de nouvelles ! Et malgré tout le respect que j’ai pour Mme Houlette, la procureure et patronne souriante du PNF – c’est si rare de voir un magistrat souriant – et toute l’admiration que j’ai pour le procureur général de la Cour d’Appel, pour son envie de bien faire, d’éradiquer la délinquance en col blanc, je reste convaincu que ce n’est pas demain la veille qu’on aura des nouvelles de l’affaire de la NRL. Parce que, aussi déterminés qu’ils soient et bien que pétris de bonnes intentions et de grandes valeurs, nos procureurs ont une hiérarchie, laquelle hiérarchie n’est pas nommée par le Saint-Esprit. Il y a justice et justice, « selon que vous serez puissant ou misérable… ». L’affaire Benalla en est un exemple flagrant… Puisse quand même les paroles du procureur général Chausserie-Laprée être bénies, car il en va de la cohésion sociale (de plus en plus menacée) dans notre département !

Y.M.

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