Roger Narayanin : « 35 ans après, je n’arrive toujours pas à oublier ce drame de la route»

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C’est une incroyable histoire. Un terrible fait-divers, survenu le 10 juin 1984, aux environs de 11 heures, sur la route du Littoral, à hauteur de la Grande-Chaloupe. « Je me souviens comme si c’était hier », lâche Roger Narayanin, dit « Loulou » pour les intimes. Ce père de famille et grand-père, âgé aujourd’hui de 66 ans, vit à Sainte-Suzanne. Il a été, il y a 35 ans de cela, témoin d’un horrible accident de la route qui a coûté la vie à une jeune fille de moins de 12 ans. « Je me rends compte que, malgré toutes ces années, je ne m’en suis pas encore remis de ce choc. J’avais 31 ans à l’époque ».

« Loulou » roulait tranquillement au volant de sa voiture, en compagnie de sa femme et de leurs deux enfants, sa première fille âgée de 1 an et la deuxième fille, de deux mois, qui se trouvait dans un couffin, toutes les deux installées sur la banquette arrière de la voiture.

Roger Narayanin, dit “Loulou”, ne s’en est pas vraiment remis de cet horrible accident de la route. (Crédit Photos : Yves Mont-Rouge)

« Nous roulions en direction de Cilaos où on nous attendait pour un repas de famille. Mais sur la route du Littoral, au niveau de la Grande Chaloupe, à distance, j’ai remarqué que quelque chose n’allait pas. J’ai dis à ma femme : il y a un problème. Au fur et à mesure que la voiture roulait, je voyais, sur le bitume, des morceaux de verre et de ferraille. A cette époque, fort heureusement, il n’y avait pas beaucoup de circulation sur cette route. C’était un dimanche. Je me suis arrêté et j’ai bordé la voiture. J’ai dit à ma femme de m’attendre un instant ».

« Loulou Narayanin » descend de son véhicule. Il aperçoit à quelques dizaines de mètres, stationnée sur la bande d’arrêt d’urgence, une Fiat Panda. Il s’approche, se frayant un chemin entre les débris de verres jonchant la chaussée. « Je vois à l’intérieur de la voiture, un jeune couple. Le conducteur tremblait encore. Sa copine, à ses côtés, était comme inanimée. Ils m’ont regardé. Le jeune homme m’a dit qu’il venait de faire une bêtise. Il ne s’en est pas rendu compte mais lorsqu’il a vu, c’était trop tard. Il m’explique qu’il venait de percuter par l’arrière un vélo sur lequel se trouvait une jeune fille », raconte « Loulou ». Il n’en dira pas plus.

« Comme une grande poupée démantibulée, prisonnière des tétrapodes »

Mais aucune trace de vélo sur la chaussée. Roger Narayanin effectue quelques pas, se penche au dessus du muret séparant la route des tétrapodes. N’écoutant que son courage, il enlève ses chaussures et saute en contrebas, en atterrissant sur les tétrapodes glissants. « Je ne sais pas comment j’ai fait, je n’ai pas réfléchi une seule seconde. J’ai vu un corps prisonnier des tétrapodes et j’ai sauté. Aujourd’hui, avec le recul, je n’aurai jamais fait un tel geste qui aurait pu être fatal pour moi ».

En contrebas de la route, « Loulou » Narayanin se retrouve seul, au milieu des tétrapodes ravagés par les vagues. « J’ai cherché et j’ai trouvé le corps de la jeune fille que la mer, au rythme des vagues, tentait d’arracher aux tétrapodes. J’ai saisi ce corps inerte, tel une grande poupée complètement démantibulée, qui saignait de partout. Un corps méconnaissable, un visage défiguré. La jeune fille n’avait pas survécu au choc violent avec la voiture. Sans compter les dégâts causés par sa chute sur les tétrapodes lorsqu’elle a été projetée par dessus le muret en béton suite à la collision avec la voiture ».

“A l’époque, le lieu n’était pas du tout comme cela, c’était beaucoup plus risqué”

Roger Narayanin explique avoir pris le cadavre de la jeune sous son bras droit, en appuyant très fort contre lui, pour essayer de remonter vers la route, tout en faisant attention, au milieu des tétrapodes, à ne pas être happé par les vagues. Heureusement que la marée était basse ce jour là. Au cas contraire, je pense qu’on aurait été tous les deux emportés par la mer ».

Entretemps, d’autres automobilistes s’étaient arrêtés et certains d’entre eux avaient pu donner l’alerte. « Il n’y avait pas de téléphone portable à cette époque. C’est un automobiliste qui avait fait la route jusqu’à la caserne des sapeurs-pompiers du Port pour les avertir. Lorsque ces derniers sont arrivés, ils ont déployé une grande échelle afin de remonter le corps sans vie de la jeune fille et le prendre en charge. Direction : la morgue ».

« Elle aurait eu 47 ans si elle était encore de ce monde »

Roger Narayanin regagne sa voiture, raconte tout ce qu’il venait de faire à sa femme, restée dans le véhicule pour garder les deux enfants. Le couple et les deux marmailles se dirigent vers La Possession chez un membre de la famille, un beau-frère, à Sainte-Thérèse, le temps pour « Loulou » de se doucher, de changer sa chemise blanche toute maculée de sang. Le temps aussi de passer un coup de fil, à partir du téléphone fixe, à la famille qui les attendait du côté de Cilaos pour avertir du retard.

Le soir en rentrant à son domicile à Sainte-Suzanne, de retour de Cilaos, Roger Narayanin appelle les policiers, les pompiers, les CRS (à l’époque, il y avait les CRS basés à Saint-Denis) pour obtenir des renseignements concernant cet accident survenu le matin. « J’ai continué ma route puisqu’on était attendu à Cilaos pour le repas familial, mais après ce que je venais de vivre, ma tête n’était plus du tout avec ce repas. Je n’ai pas voulu décevoir la famille étant donné que ce rendez-vous avait été fixé de longue date ».

Roger Narayanin finit par obtenir les renseignements. La jeune fille de 11 ans et demi qui a trouvé la mort le matin se promenait à vélo avec son tonton, sa tatie et deux autres adolescents. C’était leur tournée dominicale. Ils avaient de faire ce trajet le dimanche matin. Une promenade. Ils arrivaient du Port, faisaient ensuite demi tour au niveau de la Grande Chaloupe pour reprendre la route en direction de la citée portuaire. Un peu plus rapide que les autres, la jeune fille Dominique D., avait déjà fait demi tour et se trouvait sur la route du retour, bien avant les autres, lorsqu’elle fut violemment percutée par le jeune automobiliste.

Le soir du drame, Roger Narayanin s’est rendu au sein de la famille de la jeune victime. Il s’est présenté en expliquant que c’est lui qui était allé récupérer le corps dans les tétrapodes. Les années ont passé. « Régulièrement je passe déposer un bouquet sur sa tombe dans le cimetière marin », explique « Loulou », qui est aujourd’hui père de trois grandes filles qui, elles mêmes sont mères de famille. « Je repense souvent à cette jeune fille. Elle aurait eu 47 ans si elle était encore de ce monde. Cette histoire m’a marqué. Je pense que je ne pourrais jamais oublié. Je fais encore des rêves sur ce tragique fait-divers. Je revoie la scène à chaque fois que je passe à cet endroit ».

Mardi dernier, après quelques démarches d’ordre administratif, « Loulou » a pu se faire accompagner par un cadre et un employé du service « DRR » (Direction régionale des routes) afin de repérer l’endroit où il avait récupéré, il y a 35 ans, le corps sans vie de Dominique D. Il aimerait y installer une croix à la mémoire de cette jeune fille, si la configuration des lieux le permet. En espérant pouvoir effacer un peu de cette incroyable histoire de son esprit.

Y.M.


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