Stéphane Nicaise : “Fatalité ? Non. Espoir à faire renaître”

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“Le mouvement des « gilets jaunes » a indirectement révélé la masse de jeunes Réunionnais qui ne
se reconnaissent pas dans la marche de notre société. Et puisqu’ils ressentent qu’aucun chemin à
parcourir ne leur est accessible, ils miment leur situation bloquée en faisant de toute route une voie
sans issue. La fracture sociale n’est pas une fatalité. Elle met en évidence l’absence de vision
commune de la société où se projeter et envisager un avenir mobilisateur des énergies personnelles
et collectives. A défaut, le repli sur soi amène tous les débordements et les violences. La non
définition d’un projet partagé nous a conduits à une impasse.
Faire fléchir le gouvernement sur la hausse des carburants et tout ce qui concourt à diminuer le
pouvoir d’achat des ménages, ne supprimera pas les causes de l’existence des « gilets noirs »,
alternativement qualifiés de cagnards, de casseurs et d’émeutiers. Demandons-nous ce qui est en
mesure de modifier les conditions de production sociale d’individus marginalisés. Car les « gilets
noirs » sont aussi les victimes d’une société en partie indifférente à l’aspiration de chacun à
réaliser sa vie et à participer à la construction du vivre ensemble. Le « système » ne leur intime-t-il
pas de se contenter des miettes qui leur sont octroyées à travers l’accès limité à une consommation
bas de gamme ? Un préadolescent, bientôt jeune-gens, ne peut que ressentir l’enfermement de
cette situation. Sans perspective, sans ressource pour construire sa vie et son foyer, sans possibilité
d’accéder à un emploi pérenne et à un habitat valorisant, il se noie dans l’anonymat des NEET,
Not in Education, Employment or Training (ni étudiant, ni employé, ni stagiaire).
Une société sans réponse donnée à environ 37.000 NEET ne doit-elle pas remettre en cause son
modèle ? Un jeune Réunionnais en études en métropole, interrogé sur la radio, le disait avec
force : « Il faut changer de modèle ». Ce n’est pas le premier à le dire. Depuis combien d’années
est-il question de construire « le projet réunionnais » ? Le Livre bleu des outre-mer n’est que le
énième document d’une liste ponctuée, au plan national, par les Etats généraux et les Assises, et au
plan local de bien d’autres initiatives. Pendant ce temps, à l’échelle de plusieurs décennies
(rappelons-nous les émeutes du Chaudron de 1973 et de 1991), Kabri i manz salad !
Pourquoi cette inertie qui nous empêche de nous saisir collectivement des opportunités qu’offrent
les politiques gouvernementales et européennes ? Les Plans de lutte contre la pauvreté et pour
l’inclusion sociale se succèdent (2013, 2018) : quelles en sont les retombées ? Ajoutons la Charte
des engagements réciproques entre l’Etat, les Collectivités et le Mouvement Associatif, signée en
2017 à la Réunion, et constatons que chacun de ces documents nous incite à relancer un ambitieux
programme d’éducation populaire. Les deux conseils consultatifs du Conseil régional de la
Réunion ont diffusé en septembre 2014 l’Appel CCEE – CESER Pour redonner sa place à
l’éducation populaire. Quatre ans après, disons-le clairement, Kabri i manz salad !
S’arc-bouter collectivement à « bâtir un nouveau modèle de développement équilibré et durable
par et autour des politiques publiques » (Mémorandum sur l’ancrage territorial, signé le 8
décembre 2017 à la Réunion par l’Etat, la Région, les communautés de communes, l’AFD, la
Caisse des Dépôts, les chambres consulaires et le CESER) est une véritable urgence. En attendant,
comptabilisons le coût des dégradations de ces derniers jours (mobiliers urbains, entreprises,
voitures, etc.), et mettons-le en regard des financements refusés aux associations porteuses de
projets d’accompagnements des personnes les plus précaires de notre société, précarité certes
économique, mais aussi sociale, culturelle et morale. Il n’y aura pas photo au bilan. Les sommes
englouties n’auront pas servi notre croissance humaine et sociétale. Prenons ensemble un autre
chemin de développement, plus porteur d’espoir pour tous. Et ça commence, dès aujourd’hui, par
un échange de paroles !”
Stéphane NICAISE, 20 novembre 2018.


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