Un professeur de philo rend hommage à la directrice qui s’est suicidée

dans Courriers des lecteurs

Elle s’appelait Renon. Christine Renon. Depuis quelques jours, le monde enseignant est
ébranlé par son histoire. Elle était directrice d’école à Pantin. Elle s’est suicidée et son corps a été
découvert dans l’entrée de son école, un lundi matin. Un lundi matin. Elle a choisi de révéler sa
décision d’en finir avec la vie à l’heure et au jour de la semaine où l’école commence. Dans l’entrée
de son école. L’entrée de l’école est un lieu hautement symbolique. Ce n’est pas qu’un lieu
d’accueil, c’est un rite de passage. Elle a quitté le monde par là où les enfants entrent dans celui de
l’école.

Ce qui frappe dans la lettre qu’elle a écrite, c’est la très grande dignité, et -il faut relever le
paradoxe- la très grande force de cette dame qui se dira elle-même « épuisée ». C’est une lettre de
directrice d’école. Elle en a les mots, le vocabulaire, la posture, même. C’est presque un courrier
officiel. De ces offices, malheureusement, qu’on ne remplit qu’on fois, la dernière. Le courrier est à
en-tête de l’éducation nationale, daté du 21/09/2019. Il déclare, à gauche : « Affaire suivie par :
Christine Renon, Directrice d’école. » Il faut se rendre à l’évidence, et rendre ce dernier respect dû
à la personne : ce geste fatal n’est pas l’oeuvre d’une âme solitaire fragile affectée par un malheur
privé. C’est un geste officiel et signé, le geste d’une directrice d’école qui a gardé sa foi mais a
perdu ses forces et finalement sa vie dans l’impossible exercice de ses fonctions.

De fait, une question se pose, terrible, oppressante, mais inévitable : Qu’est-ce qui a tué
Christine Renon ? Dans sa lettre, dernier acte d’une directrice de l’école de la République, elle se
garde bien d’accabler des personnes. C’est tout à son honneur, un honneur qui la suivra jusque dans
son geste fatal. Nous aurions pu avoir un dernier cri de rage, de haine, libéré des entraves de la
bienséance. Nous aurions pu avoir des injures, des noms d’oiseaux, des accablements, des
accusations ; nous avons une analyse froide, terrible, de son métier, ou plutôt du non-métier qu’il est
devenu, une liste à la Prévert des absurdités d’un système qui broie nerveusement les personnes.
La directrice énumère des tâches fastidieuses, chronophages, épuisantes : Mais ce n’est
certainement pas la charge de travail qui a épuisé cette directrice, décrite au contraire comme
extrêmement impliquée et dévouée, c’est le sens où plutôt le non-sens de ce travail. Elle n’a pas été
affectée par une trop grande charge de travail. Elle a été brisée par l’absurdité de ces multiples
missions, par l’impossibilité de leur donner un sens et par la solitude face à un océan de
responsabilités et le manque de reconnaissance. La solitude tue. Le mépris tue. L’absurdité tue.
L’insensé tue.

Donnez à un être humain un travail qui n’a aucun sens ; un travail démultiplié en de
nombreuses tâches dont aucune n’a de sens (par exemple, de remplir méticuleusement et
incessamment un carnet, un cahier, un livret, un fichier, un tableur, un formulaire que personne ne
lira) ; laissez sa bonne volonté se briser sur tous ces écueils ; donnez-lui toutes les responsabilités,
même les plus perturbantes moralement (comme d’avertir des parents d’une accusation
d’attouchement sexuel porté contre leur enfant) ; laissez-le seul face à toutes ces responsabilités ; seul, cela est très important : seul, et qu’il décide de tout dans l’instant ; seul, ne le soutenez pas ;
s’il réussit, c’est grâce au système ; s’il échoue, c’est de sa faute ; ne le défendez jamais ; une erreur
peut effacer mille succès ; restez sourd aux compliments que l’on porte sur lui ; si on se plaint de
lui, accordez-y le plus grand crédit ; s’il se plaint, mettez-le en cause ; s’il alerte, enquêtez sur lui ;
culpabilisez-le enfin, culpabilisez-le toujours : vous aurez la recette parfaite pour « épuiser » un être
humain au travail et lui ôter sa force vive. Et s’il meurt, jetez sur cette mort une chape de plomb.
Au suivant !

Mais ce que révèle cette lettre, ce n’est pas seulement que les conditions de travail de cette
directrice étaient particulièrement difficiles à Pantin : ce n’est pas un seulement cri local, localisé,
circonscrit. Elle révèle l’absurdité d’un système tout entier, une absurdité érigée en système. Les
protocoles, les procédures, les manières, « la violence de l’immédiateté » dont elle parle concernent
tout le territoire. Et si l’histoire de cette directrice émeut le monde éducatif, c’est parce que chaque
directeur, chaque enseignant, d’école, de collège, de lycée se reconnaît en elle. Car il y a beaucoup
de Christine Renon. Et il y en a ici même, sur nos cieux lointains de l’île de la Réunion. Je croise
des directeurs, des enseignants, qui me disent avoir été profondément touchés, émus, ébranlés par
cette lettre dans laquelle ils se sont tous reconnus.

Terrible conclusion que clame ce courrier : la directrice d’école a été tuée par l’école à qui
elle a donné sa vie, au sens propre du terme. Non pas certes l’école fantasmée et rêvée, mais le
système Kafkaïen qu’elle est selon elle devenue. Un système où plus aucune des tâches assignées
n’a de finalité, où les directeurs et les enseignants ne comprennent plus à quoi ils servent, où ils ne
se sentent plus reconnus ou soutenus, où ils se sentent parfois méprisés, où les bonnes volontés se
brisent sur des procédures déshumanisées, lorsqu’elles ne sont pas implicitement les cibles de
l’administration.

Cependant ce système tient, se maintient. Comme une vieille bagnole qui a eu ses heures de
gloire. J’ai connu un ami qui avait réparé sa voiture en démontant son moteur, qu’il avait remonté
en oubliant des pièces. La voiture roulait toujours, et il ignorait à quoi servaient ces pièces. Mais ces
pièces oubliées, dans notre école, ce sont des êtres humains, des êtres humains qui crèvent de ne
plus savoir à quoi ils servent. « À la fin de la journée, on ne sait plus trop ce que l’on a fait », lit-on
dans la lettre. S’il en est ainsi, c’est parce que l’école a cessé d’être une institution pour devenir une
machine. Une machine qui fonctionne encore, même en broyant certains de ses meilleurs
engrenages. « L’idée est de ne pas faire de vague et de sacrifier les naufragés dans la tempête »
écrit encore la directrice. La formule est cinglante, glaçante. Ce pourrait être une triste devise. À
inscrire au fronton des instituts de formation des enseignants (INSPE, ex-ESPE, ex-IUFM) : « pas
de vague ». C’est en ce sens qu’il ne faut pas inverser le diagnostic : la directrice n’est pas morte
parce qu’elle n’allait pas bien ; elle est morte parce que l’école ne va pas bien. La souffrance de
cette femme est le symptôme ou le signe d’un système malade ; sa mort en est désormais le
symbole.

Malheureusement, il est une autre vérité qu’il faut poser, et qu’il ne fait pas bon poser. C’est que cette mort tragique ne changera rien au système. S’il est une particularité d’un système de type
Kafkaïen (c’est-à-dire qui décrète lui-même ses propres succès et nie ses échecs et leurs
symptômes), c’est la capacité non à se réparer ou à corriger ses failles mais à se retourner contre
tous ceux qui dévoilent ses failles. En ce sens, la lettre rappelle que notre école reste et demeure
l’une des meilleures du monde, à n’en pas douter. C’est en ce sens que le titre de notre article
déclare que la directrice est morte « sans faire de vagues ». Elle ne fera pas de vague salutaire
institutionnelle. Mais il faut toutefois corriger ce titre. Il est urgent de le corriger. Car Madame
Christine Renon, directrice de l’école Méhul de Pantin, est bien morte en produisant une vague, une
vague immense, sourde, mais puissante, de celles dont on ignore les destinées : elle a produit une
vague d’émotion, émotion sincère, une émotion d’âme à âme, de coeur à coeur, une émotion qui
étreint les directeurs, comme elle, les enseignants, les parents, les enfants, une vague dont
l’épicentre est à Pantin, 30, Rue Méhul, mais dont les ondes se propagent dans toute la France et
dans bien des pensées.

Soutien à la famille. Soutien aux parents. Soutien aux collègues. Je ne sais où vous trouvez
le courage de reprendre le travail dans de telles conditions tragiques ; certainement dans son
exemple. Elle a choisi seule son dernier chemin, mais elle est maintenant votre modèle. Trouvez la
force de protéger vos enfants et vos élèves de la tragédie. Notre école ne demeure encore humaine
que parce que vous y portez votre humanité.

Thierry LAUDE, professeur de Philosophie

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Mwa
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Mwa

Belle analyse, bel hommage. On le sait bien que tous ces changements, ces bouleversements dans l’éducation nationale sont imposés par des personnes qui regardent la scène de loin. Aujourd’hui tout est absurdité…

Vivien
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Vivien

Énorme votre texte! Puissant comme cette vague qui nous submerge ! Je partage car il doit être lu par le plus grand nombre. La force des mots est un pouvoir immense. Merci d avoir mis votre talent d auteur et de penseur au service de cette femme qui défend une cause réelle et dont la mort ne doit pas rester vaine.

Riri
Invité
Riri

Rassemblement devant le rectorat cet après midi mercredi 2 octobre. Et demain jeudi en hommage à Christine et pour dénoncer le management de l’Éducation nationale. A la Réunion aussi les profs se suicident mais cela est caché par la hiérarchie. Plusjamaisca c’est une page Facebook qui dénonce les dérives de l’Éducation nationale. Il y a aussi la page “pas de vagues”.

R.A.F.
Invité
R.A.F.

Bel hommage !

Ce que le public ignore c’est qu’on est directeur et directrice à la maison. La majeure partie du travail administratif ne peuvent se faire à l’ecole. Que dire des collègues qui ont en plus une classe.
Aujourd’hui, on parle de “management ” au sein de l’éducation national. Ce terme nous paraît moderne. Mais on oublie qu’il vient de de “manège ” , lieu où l’on fait tourner les chevaux en rond pour les dresser.

Manue
Invité
Manue

Bel hommage et très percutant dans le choix des mots mais peut être ces maux sont aussi expressifs…

Laetitia
Invité
Laetitia

Merci pour ce texte. Vous avez mis votre plume au service du désespoir que certains vivent de plus en plus de notre métier, de ce métier qui fut le mien, exercé par passion avant de m’écrouler. J’espère infiniment que la souffrance de cette directrice et son geste irrémédiable permettront des changements profonds de notre institution qui milite pour la bienveillance mais qui offre à ses plus fidèles malveillance.

KEYSER
Invité
KEYSER

Merci
Valerie, directrice d’une école primaire

Benetti
Invité
Benetti

Et hélas lorsqu’un collègue dénonce l’inutilité des réunions avec la hiérarchie, aucune réaction ou on feint le contraire.
N’ayons pas peur de nous exprimer !

Bonnet sandrine
Invité
Bonnet sandrine

Merci à vous pour ce texte qui éclaire la tourmente que l’institution réussit si bien à cacher aux yeux du plus grand nombre.Merci pour la mémoire de cette directrice que je ne connaissais pas et que j’ai pourtant l’impression de si bien connaitre. Merci pour nous tous enseignants directeurs parents d’élèves qui faisons de notre mieux chaque jour .Merci.

1j2g
Invité
1j2g

Merci pour ces mots sur nos maux…

Hobbes
Invité
Hobbes

Très beau texte qui résume bien. Merci.

Viretto
Invité
Viretto

Merci pour cette analyse… Merci pour Elle …

PERUZZI
Invité
PERUZZI

Merci pour ce beau texte en hommage à cette directrice et soutien à ses proches. C’est très triste…propageons cette vague d’émotion et d’humanité face au silence du ministère. Nous ne sommes pas des robots !

Fré
Invité
Fré

Merci pour ce si bel hommage, pour ces mots si bien choisis.
Le suicide de cette grande dame a été un peu occulté par le décès du Président Chirac, merci d’y revenir, de pointer du doigt les absurdités du système. Cela cause tant de souffrances à des gens qui se battent chaque jour pour défendre avec foi et ferveur une cause noble et des valeurs qui ne sont plus respectées.

Huguette THELOT
Invité
Huguette THELOT

Si son sacrifice pouvait servir à sauver, dans les endroits où elle en a le plus besoin,cette ECOLE où l’on apprend(en principe) le respect nécessaire de son pays (de naissance, d’origine ancestrale ou d’accueil!!!) Comment un individu peut-il réussir sa vie s’il demeure sur une terre que certains l’incitent à mépriser,voire à haïr!!!! H. THELOT-DARMON,,(pied-noir de naissance,normande et varoise par “le vent de l’Histoire” et française avant tout(au moins depuis le XVIIème siècle),par ses ancêtres(,avec quelques gouttes de sang portugais) Prof, retraitée(Agrégée de lettres classiques et Docteur d’Etat ès lettres).

Chainet
Invité
Chainet

Très bel hommage… Où vont tous ces enfants…. Comment vivre ce métier choisi par passion et non pour rémunération quand on sent, on sait… Que ce qui est proposé, imposé… Pousse à l échec, l usure,… Les profs sont désabusés, les directeurs épuisés, les élèves désorientés.. Avec l agressivite comme arme contre cette école qui ne leur parle plus, décriée à la maison par des parents critiques et procéduriers… Où sont l enthousiasme d apprendre, le respect, la fraternité, l entraide…La réflexion, l Amour des mots… Ne ns perdons pas ds une paprassserie lourde et inutile qui a raison des… Lire la suite »

Lauchappe
Invité
Lauchappe

C est ça… on se reconnaît dans tellement de phrases

Stevenson
Invité
Stevenson

Magnifique et bouleversant.
Merci et bravo.
Je voudrais bien lire la lettre en intégralité.

Marie-Julie Gybels
Invité
Marie-Julie Gybels

Un seul mot: WOUAW

Pia
Invité
Pia

Merci Monsieur pour ce texte! Je suis également directrice chargée de classe, c’est ainsi qu’on nous nomme aussi , multifonctions c’est notre quotidien.Vos mots me font du bien , avec eux je me sens reconnue, plus une statistique derrière un bureau,une classe,une série de tâches…juste un humain qui fait de son mieux , qui lutte contre un système malade comme vous le dites si bien. Je pense tous les jours à ce qu’elle a réussi : mettre en cause le système défaillant…et le faire savoir ! Devant toutes les écoles ou presque sa lettre est affichée. Nous avons désormais une… Lire la suite »

GENOVESIO Christelle
Invité
GENOVESIO Christelle

Merci monsieur d’avoir trouvé les mots et de publier ce soutien à cette directrice épuisée et aux enseignants en général , confrontés tous les jours à ces problèmes liés à un état d ‘esprit particulier de la société et , surtout aux lourdeurs et incohérences administratives de notre chère Education Nationale , dont les pontes sont si éloignés de nos préoccupations sur le terrain . Nous aimerions avoir à s ‘occuper des enfants , des élèves d ‘abord .

Sabrina
Invité
Sabrina

J’ai été la dernière secrétaire à exercer dans une école, le travail ne manque pas. Chaque jour est un défi à relever. La charge de travail qui incombe à la directrice nécessite la présence d’une assistante. Reposez en paix Madame la Directrice.

Catherine RAY
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Catherine RAY

Je fus enseignante … longtemps. Je me rappelle avoir été en difficulté … parfois. J’ai souvenir du soutien d’une poignée de collègues et très peu de ma hiérarchie ; univers au sein duquel chaque maillon peut avoir à affronter le spleen de situations vraiment complexes … Je me rappelle d’un gros incident où il m’avait été reproché d’avoir “provoqué” le “problème” puis – ayant démontré que je n’y étais pour pas grand chose – de ne pas avoir su le “gérer” … du regard peu condescendant de certains collègues et du jugement de certains. Madame, sachez que mon cœur est… Lire la suite »

Sabah
Invité
Sabah

Très belle analyse ! Bel hommage !

Maloisel Corinne
Invité
Maloisel Corinne

Touchante, poignante, et tellement juste cette lettre. Il a su mettre les mots sur ce que je ressens intensément depuis l’annonce du suicide de Christine Renon. Et la pile de documents absurdes et inutiles que je dois remplir demain pour jeudi, histoire de permettre à l’institution de faire croire qu’elle agit alors qu’elle ne fait rien. Des projets personnalisés de réussite éducative à remplir pour demander l’aide du réseau d’aides spécialisées qui ne viendra pas, par manque de postes et par redéploiement du peu de moyens qu’on avait sur un secteur élargi. Double peine pour les enseignant.es qui s’épuisent au… Lire la suite »