Wilfrid Bertile : la planification, une opportunité pour une voie réunionnaise ?

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Le Gouvernement veut recréer le Commissariat Général au Plan. C’est en cohérence avec ses déclarations concernant le retour d’un Etat stratège. Pour La Réunion, c’est une occasion de plus pour définir et mettre en œuvre un projet réunionnais. Encore faut-il avoir une vision stratégique et prendre en compte les particularismes de l’île sous peine d’aboutir à un acte manqué de plus, à l’image des actuels « plans de convergence ». La « planification à la française » a été engagée en 1946 par le général de Gaulle pour la reconstruction de la France d’après-Guerre. Elle a accompagné la croissance des « Trente Glorieuses », fait face aux chocs pétroliers, s’est adaptée à la décentralisation et a progressivement disparu des radars à mesure que le néolibéralisme s’imposait dans les politiques publiques. Le creusement des inégalités, la surexploitation des ressources naturelles, le réchauffement climatique, les crises financières, économiques ou sanitaires ont montré l’inanité de la croyance en « la main invisible du marché »  pour tout régler dans le sens de l’intérêt général. La France s’est diluée dans la mondialisation néolibérale, a perdu de sa souveraineté et se retrouve structurellement mal en point, situation aggravée par la crise sanitaire actuelle. Un redressement productif, une plus grande autonomie dans certains secteurs stratégiques, des relocalisations, une transition écologique s’imposent et le Gouvernement déclare vouloir y répondre par le Plan de relance post-Covid et un renouveau de la planification.

La planification ne vaut que si on sait où on veut aller. « Les pays qui réfléchissent à leur avenir sont en avance sur les autres. Une nation a le droit de savoir où elle va… » (François Mitterrand en 1988). De Gaulle avait « une certaine idée de la France ». Les néolibéraux, foncièrement de droite mais dont certains se font croire parfois de gauche, n’ont pas cette vison et n’ont eu de cesse d’adapter la France à la mondialisation financière. Quand le système se sera effondré, ce qui est inéluctable, que restera-t-il de la France ? La crise que nous traversons ouvre quelques yeux. La puissance publique veut reprendre la main par la planification. Reste à aller au-delà du discours ou des opérations de communication pour construire cette France que les géographes décrivent comme une « puissance moyenne à vocation universaliste ».

Les Outre-mer (dont La Réunion) ont été progressivement intégrés à la planification française. Ils l’ont suivie dans ses avatars. Les résultats ont été bons en matière d’infrastructures et d’équipements socio-culturels. Mais trop de problèmes restent non résolus par un « modèle » qui, dans le cas de La Réunion, laisse de côté près de 40% de la population qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. A chaque élection, à chaque crise économique comme en 2008, sociale comme celle des Gilets Jaunes en 2018, sanitaire comme celle que nous vivons, les déclarations sont fortes et définitives : « les choses ne peuvent pas reprendre comme avant » ; « le système est à bout de souffle » ; « il faut repartir sur de nouvelles bases » ; « il faut un projet réunionnais » … Et puis rien ne change. Et même la situation se dégrade. Les déclarations non suivies d’actions ou débouchant sur des mesurettes inefficaces font perdre du temps et de la confiance. Quant aux valeurs qui devraient structurer toute action politique, il y a de quoi désespérer quand on voit les alliances improbables nouées pour les municipales et la lutte des places dans certaines intercommunalités au mépris de toute cohérence idéologique… Un sursaut est-il encore possible dans cette spirale régressive qui saisit tout le corps social ? Si la volonté de planification du Gouvernement est réelle et n’est pas qu’une opération de com’, il y aurait une « fenêtre de tir » pour un projet réunionnais. Encore faut-il que les Outre-mer soient non seulement intégrés dans la planification mais aussi qu’il soit tenu compte de leurs spécificités. La « planification »  actuelle n’est plus que « l’exposé des motifs » des financements nationaux et européens. Elle ne traduit aucune conscience de nos réalités systémiques et aucune vision d’avenir. Si, en France, le plan est un cadre qui régule le dynamisme inné des acteurs économiques, en Outre-mer en général et à La Réunion en particulier, il devra faire apparaître les structures qui brident le développement. Il devra donc avoir sa propre approche, non pas comme jusqu’ici sectorielle et verticale (économie, social, environnement) mais systémique et transversale… avec des actions tendant à rendre l’économie moins dépendante, plus endogène et plus intégrée. Mais, si la commission réunionnaise du Plan n’associe pas les forces vives et s’il n’y a pas un pilotage politique fort, on peut en douter.

Wilfrid Bertile


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