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Wilfrid Bertile : une sortie de crise est-elle possible ?

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“Le mouvement réunionnais des Gilets Jaunes est inédit. Il n’est, en conséquence, pas sûr que les voies habituelles de sortie de crise puissent être empruntées.

Il est inédit parce qu’il est porté par de nouvelles générations, plus instruites, victimes du chômage et du clientélisme, sans avenir avec un ascenseur social bloqué au niveau « poubelles », plus conscientes de leur qualité de « réunionnais », rejetant les abus, les dominations et les inégalités de toutes sortes. Il est aussi sans précédent par le rôle joué par les médias (en mai 1968, il n’y avait ni smartphones, ni radios et télés libres) qui permettent de nouvelles formes d’information et de mobilisation. Il est enfin protéiforme, avec un kaléidoscope de mobiles et de valeurs qui le rend incontrôlable.

Le Gouvernement et l’administration n’ont pas pris la mesure de cette nouveauté. Ils ont fait comme d’habitude, tentant de discréditer le mouvement en l’assimilant aux « pilleurs », ces laissés pour compte de la société de consommation ; en glosant sur l’incapacité du mouvement à se doter de porte-paroles et de revendications partagées ; en laissant la situation pourrir : au niveau de l’île, asphyxiée depuis 11 jours, avec un Etat absent et au niveau des barrages où, à tout moment, des gestes irréparables peuvent se produire. On attend l’exaspération de la population lassée des blocages pour faire ensuite entrer les choses dans l’ordre par la force.

La ministre arrive. Elle va aller sur les barrages rencontrer les « manifestants ». Cela pourrait faire de belles images, mais en même temps dégénérer. Elle va annoncer des mesures sectorielles et technocratiques  en espérant que cela ramènera le calme. Les choses sérieuses se passeront avec ses conseillers qui rencontreront les représentants du système venus demander à l’Etat des aides, des accompagnements, une relance. Il sera intéressant de comparer ce que l’Etat va lâcher pour que le système perdure avec ce qui sera proposé aux Gilets Jaunes pour qu’ils survivent. Ces derniers risquent d’être déçus.

Il n’est pas sûr que les annonces de mesures ait un quelconque effet sur la levée des barrages. En effet, les motivations sont tellement disparates que telle mesure qui satisfera tel groupe laissera de marbre tel autre groupe mû par d’autres revendications. Il continuera donc la « lutte ». La levée des barrages sera compliquée.

Le problème est global et politique ; et si « solution » il y a, elle doit être du même type.

Quand 70% des ménages de La Réunion vit avec moins de 1700 euros par mois, il faut massivement injecter du pouvoir d’achat : à la fois en luttant contre la vie chère à tous les stades de la formation des prix ; et en augmentant les revenus : les minimas sociaux bien sûr, mais aussi et surtout les salaires en commençant par le Smic et la prime d’activités. Cela vaut aussi au plan national. Qu’on ne nous dise pas qu’on n’en a pas les moyens : le rétablissement de l’impôt sur la fortune pour les détenteurs de capitaux ramènerait dans les caisses de l’Etat 9 fois plus que le montant du plan de 500 millions annoncé par le Premier ministre. Et cette mesure symbolique forte trouverait grâce aux yeux de ceux qui ne peuvent depuis si longtemps boucler leurs fins de mois.

Pour le moyen et le long termes, il faudrait lancer avec les représentants des Gilets Jaunes, les socio-professionnels, les maires, conseillers territoriaux et régionaux, les parlementaires, la population, les « Etats-Généraux » de La Réunion pour affiner le diagnostic, recueillir les doléances et les propositions, construire un projet réunionnais plus « identitaire » (on fait « comme en France »  depuis plus de 70 ans et on voit où cela nous a conduits) , plus responsables, plus productif, plus endogène, plus solidaire. Cela peut ensuite faire l’objet d’une « loi Réunion » qui fixerait un cap, des orientations stratégiques, proposerait des mesures opérationnelles, identifierait les moyens financiers et institutionnels pour les mettre en œuvre. On l’a fait, à deux reprises, pour la Corse. On va le faire pour la Guyane. Pourquoi ne le ferait-on pas pour La Réunion ?”

Wilfrid Bertile, universitaire et ancien député-maire PS de Saint-Philippe

 


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