Ce soir, devant le tribunal de Champ Fleuri, l’ambiance n’était ni aux grands discours feutrés, ni aux courbettes administratives. La maire de Saint-Denis, des parlementaires, des associations, des avocats, mais aussi des figures incontournables de la culture réunionnaise comme Max Lauret et Christine Salem s’étaient donné rendez-vous là où le bât blesse : sur le parvis de la justice. Le message est brut, factuel, et d’une urgence glaciale, car le système actuel s’entête parfois à protéger les procédures plutôt que les enfants. Portée par le traumatisme de l’affaire Lyhanna, cette colère refuse désormais de s’éteindre sous les tapis feutrés des ministères.

Quand la justice joue au ping-pong avec la vie des enfants
Le travail de fond mené par le collectif depuis 2022 met en lumière un absurde juridique digne des pires récits kafkaïens. D’un côté, la justice pénale peut interdire à un conjoint violent d’approcher son ex-compagne pour la protéger. De l’autre, le Juge aux Affaires Familiales, souvent par manque de communication ou par une rigidité textuelle désolante, maintient les droits de visite et d’hébergement de ce même agresseur.
Cette déconnexion totale plonge les familles dans des impasses dramatiques chaque week-end et à chaque veille de vacances scolaires. Des mères se retrouvent légalement contraintes de livrer leurs enfants à leur bourreau sous peine d’être elles-mêmes poursuivies pour non-représentation d’enfant. Pour couronner le tout, on agite encore trop souvent le spectre de l’« aliénation parentale », un concept pourtant dépourvu de toute valeur juridique, mais bien pratique pour psychiatriser la peur légitime des mères et disqualifier leur parole. Bien que la loi reconnaisse désormais l’enfant comme une victime directe des violences conjugales, et non plus comme un simple dommage collatéral, le logiciel de protection de l’État refuse visiblement de se mettre à jour.
Le spectre d’Outreau et la présomption de mensonge
L’indignation est tout aussi politique et structurelle. Lors de son interpellation du garde des Sceaux, la députée Karine Lebon a pointé du doigt un mal profond en rappelant comment le traumatisme de l’affaire Outreau a durablement installé une forme de présomption de mensonge chez les plus jeunes. On suspecte l’enfant et on doute de ses mots pendant que certains sombrent dans la maladie ou, dans les cas les plus tragiques, le suicide. Les classements sans suite, à l’instar de l’affaire de l’école maternelle de Saint-Benoît, résonnent alors comme de violentes claques pour les familles et les bénévoles qui se battent sur le terrain.
Si les ministres ont fini par reconnaître le caractère systémique du problème lors d’une réunion à Matignon, le constat ne protège personne tant que les budgets ne suivent pas.
Des milliards pour les armes, des miettes pour les larmes
Pour passer des promesses aux actes, une loi intégrale de 78 articles est actuellement sur la table, co-portée avec la députée Céline Thiébaud-Martinez. C’est pourtant au moment de parler d’argent que l’État semble pris d’une surdité subite. Alors que la loi de programmation militaire bénéficie d’une enveloppe colossale de 36 milliards d’euros, les 2,7 milliards nécessaires à la protection des plus vulnérables passent pour une demande extravagante.
Il est fascinant de voir avec quelle agilité les milliards se débloquent pour acheter des missiles, tandis qu’on mégote sur les budgets indispensables pour recruter des magistrats et des assistants sociaux. À La Réunion, ce manque de moyens est encore plus criant qu’ailleurs, puisque l’île dispose de deux fois moins de magistrats du siège que l’Hexagone, qui affiche déjà un retard historique par rapport aux moyennes du Conseil de l’Europe. On promet aujourd’hui des ajustements par décrets ou des arbitrages futurs, mais les budgets se négocient maintenant, et non lorsque le calendrier parlementaire l’aura décidé à l’automne.
Casser le silence par l’art et le droit
Face à la fatigue et à la douleur des familles, le collectif refuse de lâcher le morceau et déploie une stratégie redoutable. En associant la rigueur technique des avocats à la voix puissante des artistes, le mouvement parvient à adoucir la forme tout en rendant le fond totalement insoutenable pour les institutions. La présence de visages culturels forts permet de sortir ce combat des cercles purement militants pour l’exposer en pleine lumière, sur la place publique.
Le dialogue avec la procureure générale et la procureure de Saint-Denis est certes ouvert et les lignes commencent à bouger, mais la pression ne retombera pas. Les élus, les associations et les citoyens l’ont rappelé ensemble ce soir sous les fenêtres du tribunal : l’omerta est terminée, et l’État va devoir faire ses comptes.















