Un climat délétère, des chiffres noirs et le spectre d’un passé douloureux qui plane à nouveau sur les bureaux de La Providence. À l’Office National des Forêts (ONF) de La Réunion, la coupe est pleine pour une grande partie des 232 agents. Entre management jugé toxique, recours abusif aux contrats précaires, entraves au dialogue social et passe-droits présumés, le malaise structurel s’est lourdement aggravé ces trois dernières années.
François Olliet, garde forestier de la montagne et représentant du personnel élu sous l’étiquette SNUPFEN Solidaire, porte aujourd’hui la voix d’un collectif à bout de souffle. Après plusieurs années d’alertes internes restées sans réponse, la parole se libère pour dénoncer une situation à la limite de l’explosion.
« Une institution en souffrance : les chiffres noirs du mal-être »
Les résultats des derniers indicateurs internes et les données de l’année 2025 traduisent une crise sociale aiguë au sein de l’établissement. La souffrance des équipes n’est plus une simple impression, elle est statistique :
- 49 % des agents jugent leur état de santé mauvais.
- 65 % d’entre eux affirment que cette dégradation est directement liée à des raisons professionnelles.
- 82 % des personnels estiment que leur équipe est en effectif insuffisant pour mener à bien leurs missions quotidiennes.
- 53 % déclarent avoir été confrontés à des violences verbales, du harcèlement ou des agissements sexistes ces deux dernières années
- 40 % dénoncent des discriminations au travail (seuls 29 % ont osé le signaler, et à peine 25 % de ces signalements ont été pris en compte).
Ce mal-être généralisé se répercute de plein fouet sur le taux d’absentéisme enregistré en 2025. Si le siège de la Providence affiche 13 % d’absence et le SDAT (Service Développement et Aménagement du Territoire) 7 %, le secteur UTNE (Unité Territoriale Nord Est) culmine à un taux critique de 30 % d’infirmerie ou d’arrêts maladie.
L’ombre de 2013 et le blocage du dialogue social
Pour les anciens de l’ONF Réunion, le contexte actuel réveille de profonds traumatismes. En 2013, les bureaux de Saint-Denis avaient été le théâtre d’un drame sanglant : un salarié de l’Office avait abattu le secrétaire général avant de retourner l’arme contre lui.
« On voit se reconstituer les conditions d’un drame », alerte François Olliet.
Les syndicats « rappellent que la direction actuelle refuse d’assumer pleinement ses obligations légales de protection de tous les personnels, en particulier les plus fragiles. »
Le dialogue social, censé servir de soupape de sécurité, est « décrit comme totalement paralysé. » Les représentants du personnel dénoncent des entraves manifestes et répétées au fonctionnement du Comité Social d’Administration (CSA) depuis l’arrivée de la nouvelle direction il y a trois ans :
- Les procès-verbaux (PV) ne sont jamais transmis dans les temps, certains étant attendus depuis plus d’un an.
- Les engagements pris solennellement en séance par l’administration restent lettre morte.
- Les personnels ne sont jamais informés par la direction des sujets débattus ou des solutions retenues, en violation des obligations légales.
Témoignages : « Ils nous brisent »
Sous couvert d’anonymat, la peur des sanctions disciplinaires verrouillant la communication interne, les techniciens forestiers décrivent un quotidien marqué par l’injustice et la verticalité d’un management qualifié de « toxique » et « arbitraire ».
Un Technicien Forestier Territorial, fraîchement placé en arrêt de travail, témoigne de la détresse ambiante :
« On subit un management complètement toxique, arbitraire, injuste. La direction cautionne et couvre des infractions et des délits graves relatifs au Code de l’environnement, au Code du travail et au Code de la fonction publique. Tout a commencé par la grave sanction d’un collègue irréprochable mais très « carré », qui a dénoncé des dérives, notamment concernant un élu d’une commune de l’Est. Depuis, on est vus comme des empêcheurs de tourner en rond. Ils nous brisent. La plupart des collègues savent ce qui se passe, mais personne ne dit rien par peur des sanctions. C’est chacun dans son coin. »
Ce même agent confirme qu’un de ses collègues, suspendu pour avoir dénoncé ces dysfonctionnements, est actuellement sommé de comparaître devant un conseil de discipline :
« Leur objectif est clair : c’est un emmerdeur qui dit la vérité, donc il faut le faire dégager. »
Entre-soi et « fait du prince » : le débat sous-jacent du privilège zoreil
Au-delà des simples dysfonctionnements managériaux, la crise à l’ONF Réunion réveille un sentiment d’iniquité profondément ancré dans l’actualité locale : celui du « privilège zoreil » et du fait du prince. Pour plusieurs agents, « le comportement de certains cadres métropolitains de passage illustre une culture de l’entrisme où les règles rigides imposées à la base s’effacent devant les passe-droits du sommet. »
Un représentant syndical revient notamment sur l’historique de ces tensions, exacerbées par la parution du journal interne Le Zembrocal. Ce bulletin, destiné exclusivement aux agents, levait le voile sur plusieurs abus de pouvoir présumés, déclenchant des vagues de menaces de procédures disciplinaires de la part de la direction.
Parmi les faits documentés par les syndicats :
- L’organisation par un ancien directeur du mariage de son beau-fils directement dans les jardins de la direction régionale, en pleine période de restrictions sanitaires liées au Covid-19.
- L’utilisation régulière et injustifiée de véhicules de service et d’autres matériels professionnels par des cadres à des fins personnelles (déplacements familiaux, sorties à la plage), alors que le « petit personnel » se fait lourdement réprimander ou insulter pour l’usage de ces mêmes véhicules dans un cadre strictement professionnel.
- L’usage à des fins privées d’infrastructures de l’établissement sans convention ni contrepartie financière claire.
- Un haut cadre, visiblement hors de lui, a exprimé son mécontentement en défonçant une baie vitrée à coups de pied, sous les yeux de son service médusé. L’incident, d’une violence inédite dans ce contexte professionnel, a laissé les témoins stupéfaits et profondément choqués.

« C’est le sentiment d’une justice à deux vitesses », s’indigne un représentant syndical. « D’un côté, on brise des agents locaux qui font leur travail de terrain de manière réglementaire ; de l’autre, on ferme les yeux sur des manquements flagrants accordés à une caste de cadres. Qu’il s’agisse de l’usage privé de biens publics ou du mépris des alertes internes, ce non-respect répété des règles par ceux qui devraient les incarner est ce qui ronge le plus la cohésion des équipes. »
Cette déconnexion se traduit également par « un rejet des expertises locales. Les témoignages décrivent un fonctionnement parfois qualifié de « néocolonial », où la connaissance historique du terrain et des spécificités réunionnaises est balayée par des certitudes importées de l’Hexagone. »
« On a des cadres qui débarquent, qui croient avoir la science infuse et refusent toute écoute », explique un technicien. « Quand on leur explique que la géologie de La Réunion, jeune de 3 millions d’années, n’a rien à voir avec celle des Alpes ou de la région parisienne, et qu’on ne peut pas faire de travaux n’importe comment à cause de la pente et de la nature des sols, on nous répond de haut qu’on ne connaît rien. »
« Menace sur l’agrément institutionnel et précarisation des statuts »
Sur les 232 agents de l’ONF Réunion, les statuts sont de plus en plus disparates (114 ouvriers forestiers, 47 fonctionnaires, 50 contrats de droit privé, 1 de droit public, 16 VSC et 1 apprenti). Selon le syndicat, les fonctionnaires sont désormais minoritaires, au profit d’une précarisation rampante des équipes de terrain.
« Le recours aux Volontaires de Service Civique (VSC) cristallise les tensions. Conçu comme un dispositif temporaire d’insertion, le statut VSC serait détourné à La Réunion pour faire fonctionner des services entiers sur des missions permanentes depuis plus de cinq ans. Des missions centrales du régime forestier leur sont également confiées. »
Cette non-conformité réglementaire fait peser un risque institutionnel majeur : « en cas de contrôle des autorités de tutelle, l’ONF pourrait purement et simplement perdre son agrément VSC, avec un risque de suppression de 16 postes stratégiques sur le terrain et désorganisant un peu plus une structure déjà exsangue. »
Face à cette crise multifacette, les agents et leurs représentants exigent aujourd’hui que la direction générale de Paris et les autorités de tutelle se saisissent d’urgence du dossier de La Réunion, avant qu’une nouvelle rupture dramatique ne devienne inévitable.















Pas étonnant. Toujours les mêmes qui profitent des autres.