Marie-Thérèse Gasp, Réunionnaise de la Creuse, enfant « déplacée de force » est auteure et romancière. Voici sa tribune qu’elle a publié sur son Facebook.
« Hier soir, le Sénat a adopté la loi censée réparer les préjudices subis par les Réunionnais dits « de la Creuse ». Je devrais peut-être me réjouir. Certains parleront de victoire. Moi, je ne crie pas victoire. Loin de là.
Je ne peux pas me satisfaire d’un texte qui continue à parler de « transplantation » là où nous avons vécu un déplacement forcé. Je ne peux pas me satisfaire d’une allocation forfaitaire censée couvrir l’ensemble des préjudices. Je ne peux pas accepter qu’une loi referme notre histoire avec une commission, une journée d’hommage, un lieu de mémoire et une somme d’argent dont le montant sera fixé plus tard.
Je ne crache pas sur la reconnaissance. Mais je sais ce qu’elle ne rendra jamais. Elle ne rendra pas une mère. Elle ne rendra pas les bras d’une famille. Elle ne rendra pas le créole qu’on a voulu faire taire. Elle ne rendra pas les papiers qui mentent, les frères et sœurs perdus de vue, les années passées à se demander qui l’on est.
J’écris loin de La Réunion, loin de mon lieu de naissance. J’écris depuis Paris, mais je parle comme une Réunionnaise. Une enfant à qui l’on a imposé une identité nouvelle : « enfant de la Creuse ». Une enfant arrachée à son île, à sa langue, à sa famille, à son peuple.
En 1966, j’ai quitté mon île avec, dans mes bagages, les promesses que l’on m’avait faites. En 2026, mon vœu le plus cher est de remplacer le « on » par des noms.
Qui a décidé ? Qui a signé ? Qui a laissé faire ? Qui a couvert ? Qui a détourné les yeux ? C’est cela que la loi ne dit pas assez.
Elle reconnaît une souffrance, mais elle ne va pas au bout de la responsabilité. Elle parle de mémoire, mais elle évite encore les mots qui dérangent. Elle prétend réparer, mais elle ne nomme pas clairement le système qui nous a déplacés de force.
Et cette actualité parlementaire ne peut pas être séparée du débat qui traverse aujourd’hui La Réunion autour du privilège zorèy.
Ces deux sujets parlent de la même histoire. Une histoire de dépossession. Une histoire d’exil organisé. Une histoire dans laquelle les Réunionnais ont été poussés dehors pendant que d’autres étaient installés, recrutés, légitimés, promus chez eux.
Je veux le dire clairement : nous n’avons pas été déplacés de force parce que nous étions pauvres. La pauvreté a servi de prétexte. Elle a servi d’alibi administratif et moral. Elle a permis à l’État de se présenter comme protecteur alors qu’il organisait l’arrachement.
La vraie raison était politique, démographique et coloniale.
La France voulait réduire la démographie réunionnaise. Elle voulait contenir un peuple jeune, pauvre, nombreux, traversé par des colères sociales et par des aspirations indépendantistes. Elle voulait éviter que La Réunion ne devienne un territoire ingouvernable pour Paris.
Alors l’État a agi sur les enfants, sur les femmes, sur les départs.
Le mot « transplantation » me reste dans la gorge. On transplante une plante. On transplante un organe. On ne transplante pas des enfants. On ne transplante pas une population. Ce mot froid, presque médical, cache la violence de ce qui s’est passé. Il fait croire à un geste technique, alors qu’il s’agit de vies brisées.
Les enfants de la Creuse n’étaient pas seuls dans cette histoire. Autour de nous, il y avait tout le reste. Il y avait les femmes réunionnaises à qui l’on a imposé des avortements, des stérilisations, comme si leurs corps appartenaient à l’administration. Il y avait les jeunes envoyés par le BUMIDOM. Et puis cette politique n’a pas disparu. Elle a changé de mots. Elle s’appelle mobilité, insertion, accompagnement, opportunité. Elle passe par l’ANT, LADOM, le CNARM.
On ne dit plus aux Réunionnais qu’on les arrache. On leur dit qu’on les aide à partir. Le CNARM est présenté comme un outil social. Mais pour beaucoup de familles, le résultat reste le même : un fils à Marseille, une fille à Lyon, une mère qui vieillit à Saint-André, un père malade au Port, des petits-enfants qui grandissent loin de leurs grands-parents, des enterrements appris par téléphone, des anniversaires sur écran, des familles coupées en deux par le prix des billets, la distance et la nécessité de travailler ailleurs.
Voilà ce que produit cette politique quand elle dure trop longtemps. Elle fabrique des départs que l’on appelle volontaires, mais qui sont souvent dictés par le manque de place ici. Elle transforme l’exil en solution normale. Elle habitue les Réunionnais à penser qu’ils doivent quitter leur île pour avoir un salaire, une formation, une carrière, une dignité.
Pendant des décennies, on a dit aux Réunionnais : partez.
Partez pour étudier. Partez pour travailler. Partez parce qu’ici il n’y aurait pas de place pour vous. Partez parce que votre avenir serait ailleurs.
Et pendant que les Réunionnais partaient, d’autres arrivaient.
Ils arrivaient avec des postes, des réseaux, des portes déjà entrouvertes. On les écoutait plus vite. On leur faisait confiance plus facilement. Ils entraient dans les lieux de décision, dans les médias, dans l’économie, dans la culture, dans l’administration, pendant que les enfants du pays devaient encore prouver qu’ils avaient le droit d’être là.
« Voilà le lien direct avec le privilège zorèy »
Le privilège zorèy n’est pas une insulte. C’est le nom d’une continuité historique. Il ne s’agit pas de dire que chaque personne venue de l’Hexagone serait coupable. Il s’agit de regarder les places. Les carrières. Les réseaux. Les recrutements. Qui part. Qui reste. Qui décide. Qui parle au nom de l’île. Qui est cru. Qui est considéré comme compétent avant même d’avoir fait ses preuves.
Les jeunes Réunionnais ne cherchent pas des coupables à chaque visage venu de l’Hexagone. Ils demandent qu’on arrête de faire semblant. Ils demandent qu’on cesse d’appeler « chance » ou « mérite » ce qui relève souvent d’un avantage hérité de l’histoire.
Quand un peuple a été poussé dehors, il ne faut pas s’étonner que d’autres occupent les places laissées vides. Quand on déplace de force des enfants, quand on contrôle le ventre des femmes, quand on pousse la jeunesse à partir, quand on organise l’absence d’un peuple sur sa propre terre, il ne faut pas s’étonner ensuite que ce peuple parle de dépossession.
Voilà pourquoi je soutiens la tribune « Nommer le privilège zorèy pour construire l’égalité à La Réunion ».
Je la soutiens parce qu’elle ose nommer ce que beaucoup ressentent. Elle ne parle pas de haine. Elle parle de structure. Elle ne parle pas d’une querelle entre individus. Elle parle d’un pays où les enfants du pays doivent encore se battre pour être légitimes chez eux.
Le privilège zorèy ne tient pas seulement à Paris. Il tient aussi aux complicités locales. Les mêmes logiques qui ont permis hier le déplacement forcé des enfants réunionnais permettent aujourd’hui le verrouillage des postes, des réseaux et du pouvoir. Hier, certains élus ont laissé arracher les enfants. Aujourd’hui, d’autres laissent partir la jeunesse réunionnaise et regardent ailleurs quand les places se distribuent sans elle.
Avec le statut que l’on m’a imposé, celui de « mineure transplantée », je ne peux pas entendre ce débat comme une simple polémique. Je l’entends comme la suite de mon histoire. Ce que nous avons subi n’est pas une erreur de bureau. Il faut parler d’un crime politique, d’un crime commis par l’État, et poser la question du crime contre l’humanité.
Au regard du droit international, il faut avoir le courage de poser les mots. Le Statut de Rome définit comme crimes contre l’humanité certains actes lorsqu’ils sont commis de manière généralisée ou systématique contre une population civile, notamment le transfert forcé de population, ainsi que la stérilisation forcée. La Convention de 1948 sur le génocide mentionne aussi les mesures visant à entraver les naissances au sein d’un groupe et le transfert forcé d’enfants d’un groupe à un autre.
Je ne suis pas magistrate. Je n’ai pas les mots froids des tribunaux. Mais je sais ce que mon corps et ma mémoire portent depuis toutes ces années. Je sais que ce que nous avons vécu ne relève pas d’un simple dysfonctionnement administratif. Je sais que lorsqu’un État arrache des enfants à leur peuple, couvre ces départs, les justifie, les organise, les inscrit dans une politique plus large de réduction démographique et de départs forcés, il faut cesser de parler doucement.
Je suis solidaire de la jeunesse réunionnaise qui parle aujourd’hui.
Je suis solidaire de celles et ceux qui veulent rester, travailler, créer, décider et vivre dignement dans leur pays. Je suis solidaire de celles et ceux qui refusent qu’on les accuse de haine lorsqu’ils nomment une domination.
Je suis aussi solidaire de mes proches réunionnais, de ma famille, de mon peuple, de celles et ceux qui sont restés, de celles et ceux qui sont partis, de celles et ceux qui ont été arrachés, déplacés, dispersés. Je pense à tous les enfants de la Creuse. Je pense aux femmes réunionnaises dont les corps ont été contrôlés. Je pense aux travailleurs partis par le BUMIDOM. Je pense aux jeunes qui, aujourd’hui encore, se sentent condamnés à quitter leur île pour avoir un avenir soi-disant meilleur.
Cet avenir serait réellement meilleur si ces jeunes devenus adultes pouvaient revenir, travailler, vivre et transmettre sur leur lieu de naissance.
La réparation ne peut pas tenir dans une somme versée une fois pour toutes. Ce serait trop simple. Ce serait trop commode.
Réparer, ce serait d’abord dire la vérité. Dire que des enfants ont été déplacés de force pour éviter d’avoir à prononcer des mots plus graves. Dire que des femmes ont été violentées dans leur chair au nom d’un prétendu bien social. Dire que des générations de Réunionnais ont été poussées dehors. Dire aussi que cette politique continue quand on fait du départ la réponse principale au chômage, à la formation, à l’avenir des jeunes.
Réparer, ce serait regarder les familles séparées, les mères qui restent, les enfants qui partent, les vieux qui meurent loin des leurs, et reconnaître que tout cela parle du même arrachement.
On nous a longtemps dispersés.
« Aujourd’hui, il faut nous rassembler »
J’écris depuis Paris, mais je parle depuis La Réunion. On a pu m’arracher à mon île, mais je ne me suis jamais enracinée tout à fait dans la culture métropolitaine. Quelque chose en moi est resté là-bas. Quelque chose a résisté.
Je parle depuis cette île dont on m’a arrachée. Je parle depuis la mémoire de ma mère, de ma famille, de mon peuple. Je parle depuis cette blessure que l’État voudrait refermer avec une allocation forfaitaire et quelques mots de reconnaissance.
Je suis et je resterai Marie-Thérèse Gasp. Celle qui parle aux Réunionnais.
Et je le dis clairement : si le privilège zorèy existe, c’est parce qu’il y a eu une politique d’État pour réduire, déplacer et affaiblir le peuple réunionnais.
Ce n’est pas une polémique. C’est notre histoire. Et cette histoire exige vérité, justice et réparation ».














Les réveils tardifs des procureurs « purs » de la morale
Depuis le vote de la loi de Karine Lebon, députée de La Réunion au Sénat, des critiques se laissent aller ici ou là dans les médias et sur les réseaux sociaux.
Certains découvrent aujourd’hui, avec une indignation toute neuve, un combat et des actions qui étaient pourtant connues et débattues depuis longtemps. On pourrait presque saluer ce soudain intérêt pour le sujet s’il n’arrivait pas avec tant de retard.
On fait feu de tout bois quand on est opportuniste et critique à bon compte.
Certains messages sont orduriers voire diffamatoires. On se réservera le droit de convoquer la Justice si ces messages allaient trop loin.
Sans rentrer dans une polémique avec ces procureurs de la morale qui n’attendent que cela en chantant la mort du cygne, je me permets quelques mots pour dire combien ces messages sont malhonnêtes alors que l’Etat français vient de voter la réparation de notre transplantation.
Les plus virulentes des critiques se présentent volontiers comme les gardiens de la morale, les vigies de l’affaire, les défenseurs autoproclamés des grands principes.
Leur spécialité consiste à distribuer les bons et les mauvais points, à expliquer à chacun ce qu’il devrait penser et comment il devrait agir.
Ils excellent dans l’art de la leçon, beaucoup moins dans celui de l’action.
Car enfin, où étaient ces voix si promptes à dénoncer aujourd’hui lorsque les débats se tenaient, lorsque les travaux préparatoires étaient engagés, lorsqu’il fallait remonter les manches pour agir en faveur de cette réparation ?
Plus indécent encore, avec beaucoup de morgue certains vont même jusqu’à se présenter comme de « purs » réunionnais transplantés contre d’autres, associant la polémique indécente contre leurs camarades transplantés associés parfois aux Zorey dont il est bon ton de critiquer pour se déclarer résistant dont on ne sait quelle cause qui ne tient ni historiquement ni politiquement ; encore moins d’un point de vue éthique.
Ceux-là semblent trouver dans cette controverse anti-zorey une nouvelle occasion de dresser les citoyens les uns contre les autres.
Après les Malgaches, les Comoriens, les Mahorais, c’est le tour des Zorey. A quand le nord de l’île contre le sud ? Reprenant des slogans venus des USA, les identités deviennent des étendards, les mémoires des armes politiques, et la complexité des situations et de l’Histoire sont sacrifiées sur l’autel de l’indignation permanente.
Opposer, diviser, caricaturer : voilà une méthode éprouvée pour tenter d’exister et d’être reconnu lorsque l’on manque de solutions concrètes à proposer et que l’on ne fait rien pour mener un combat ; sinon jeter des poubelles dans les posts des médias et des réseaux sociaux.
Il est toujours plus facile de critiquer que de construire. Plus simple de condamner que d’agir. Plus confortable de réinventer l’histoire que de participer à sa réparation. Le spectacle serait presque touchant s’il n’était pas aussi prévisible et indécent.
Et puis, il y a là une question que personne n’ose poser.
Quand demain cette loi débouchera sur des indemnisations et/ou des compensations financières, combien de ces procureurs de la morale resteront fidèles à leurs déclarations ?
Combien refuseront, au nom de leurs convictions, ce qu’ils dénoncent aujourd’hui avec tant d’emphase ?
Après tout, la cohérence est une vertu rare, mais précieuse.
Ceux qui invoquent à longueur de tribunes la dignité, l’éthique et la morale devront logiquement montrer l’exemple.
Ils auront alors l’occasion de démontrer que leurs principes ne sont pas à géométrie variable.
S’ils considèrent cette réparation illégitime, qu’ils renoncent donc aux éventuels bénéfices qui pourront en découler. Qu’ils refusent les réparations financières.
Ce serait la plus belle preuve de leur sincérité.
À défaut, certains pourraient être tentés de penser qu’il est plus facile de cracher dans la soupe lorsque l’on est persuadé d’y revenir au moment du service.
Nous, on fera l’addition en retenant le nom des clients !
Pour terminer, citons Karine LEBON lors de sa communication au Sénat : « RIEN n’efface ce qui a été vécu. Mais aujourd’hui, la République regarde enfin cette histoire en face ».
C’est tout ce que je retiendrai. Nous sommes ravis de ce vote et de cette réparation à venir.
Signée : Marie-Germaine Périgogne
@followers
Anciens mineurs de La Réunion exilés de force
Fédération des Enfants Déracinés des DROM
Rasinn Anler 974
Justice Initiative
Guido Fluri Stiftung
#enfantsdelacreuse
#LaRéunion
#enfants
#mémoire
Bonjour Mme,
Rien à voir avec l’article : j’ai habité St Denis, pas loin de la Ruelle Pavée ( Quartier St Jacques ), j’avais un ami qui s’appelait » P….. GASP « , la petite maison juste en dessous de la boutique Vi-Fane, dans les années 80. On se parlait souvent quand je montais à la boutique, il restait dessus son mur je me rappelle quand on causait ensemble.
Vu l’air de ressemblance, un lien de famille ?
Je n’ai plus du tout de nouvelles de lui…
Merci à toute personne capable de me donner des informations.