/

Légine nacrée, cerf de Palmas et pilons d’art : la Créolité s’invite à la table des chefs (et des étoiles) au Moca (Photos)

6 min de lecture

Ce n’était pas une simple soirée de gala, hier soir sur les hauteurs de Montgaillard. Au Domaine du Moca, on a assisté à une véritable démonstration de force culturelle, diplomatique et… gastronomique. Une de ces soirées suspendues où les grands discours se mêlent au murmure des verres en cristal, et où l’identité créole s’est affirmée haut et fort, portée par une ambition régionale sans précédent et des assiettes élevées au rang de chefs-d’œuvre.

L’objectif affiché de cette rencontre historique ? Rappeler avec force et fracas que la créolité n’est pas un concept abstrait figé dans des dictionnaires poussiéreux, mais une réalité humaine vivante, vibrante, qui bat le même pouls de La Réunion aux Seychelles, en passant par la Martinique et Haïti. Une sensibilité commune, une mémoire collective à protéger, mais surtout un avenir économique et touristique à sculpter d’une seule et même voix.

Sourires radieux et flûtes levées pour les invités qui trinquent à l’amitié et à la créolité, juste avant de passer à table pour découvrir les chefs-d’œuvre de la soirée

Six îles, un destin et un vent d’union stratégique

L’atmosphère feutrée du Domaine laissait poindre hier une ambition hautement stratégique. Au micro, les discours de remerciements et de mobilisation n’ont pas mâché leurs mots face aux défis contemporains : devant les assauts climatiques visibles — de la montée des eaux au blanchissement tragique de nos coraux —, l’isolement est une erreur du passé. Le message fort de la soirée tenait en une équation simple : six îles unies sont infiniment plus solides qu’une terre isolée.

Pour peser sur la scène internationale, exister face aux géants mondiaux et structurer une zone touristique régionale coordonnée (à l’instar du modèle des Caraïbes), l’océan Indien doit faire bloc. Alors que les rouages institutionnels s’activent et que les discussions avec la Banque mondiale s’engagent pour consolider ces passerelles, La Réunion s’impose naturellement comme le point focal de cette dynamique d’avenir. Un élan salué chaleureusement par l’orateur, qui a tenu à rendre un hommage appuyé aux partenaires de la première heure, au comité organisateur, ainsi qu’à des figures clés comme Jean-Charles et Alain, artisans de l’ombre de cette unité retrouvée.

Sourires complices et élégance de mise pour les invités et ambassadeurs du Festival International des Gastronomies Créoles, réunis hier soir sous les dorures du Domaine du Moca
V. Sheree Williams (rédactrice en chef du média américain Cuisine Noir) entourée des chefs créoles qui ont concoctés les assiettes de grand maître

L’art de la haute voltige créole : Les assiettes sur leur trente-et-un

Mais la diplomatie passe aussi et surtout par les papilles. Hier soir, la gastronomie créole a définitivement gagné ses galons de noblesse contemporaine à travers une rencontre inédite et magistrale entre La Réunion, Madagascar et Maurice. Oubliez la générosité brute des marmites traditionnelles ; chaque plat a été pensé, dressé et servi à l’assiette comme un tableau de grand maître dans un restaurant triplement étoilé. Une procession de haute couture culinaire.

Une ambiance chaleureuse et conviviale autour de la table du chef David Banon
Les chefs Éric Lavalle et son confrère Nizam Peeroo affichent une belle complicité en salle, symbolisant parfaitement le partage des savoir-faire et l’esprit d’union qui ont fait le succès de cette soirée de gala au Domaine du Moca

Les convives ont ainsi vu défiler de véritables partitions gastronomiques :

  • L’Amuse-Bouche : Un chemin de fer salé au maïs torréfié. Ce biscuit roulé d’une légèreté aérienne à la fécule de maïs abritait une crème de maïs grillé d’une infinie douceur. La mayonnaise végétale se voyait subtilement bousculée par la vivacité d’un piment oiseau, tandis que des éclats de polenta torréfiée et des pickles au vinaigre de canne apportaient un relief texturé d’une précision chirurgicale.

  • L’Entrée Carnée (Entrée 1) : Un foie gras en esprit de nougat créole. Une interprétation mémorable où le foie gras se faisait velours, escorté par une gelée de bissap à la robe rubis étincelante. La déclinaison de papaye Péi apportait une sucrosité acidulée magistrale, le tout propulsé par une brioche tiède délicatement parfumée au géranium. Un choc des cultures absolu.

  • L’Entrée Végétale (Entrée 2) : Pour les convives esquivant la viande, le cœur de palmiste s’est révélé d’une noblesse rare. Marié à la rondeur de la noisette et au peps de la grenade, il s’est dévoilé à travers une déclinaison subtile au sirop galabé, couronné d’une émulsion noisette aérienne et d’une saladine de grenade croquante. Une ode à la fraîcheur insulaire.

  • Le Plat de la Mer : Une pièce de légine d’un blanc nacré exceptionnel, saisie dans une enveloppe mystique d’Anamalaho. Elle reposait sur un crémeux envoûtant aux poivres sauvages Voantsimperifery de Madagascar, contrastée par un craquart de riz noir architectural et une tuile fine aux épices d’une fragilité poétique.

  • Le Plat de Résistance : Une longe de cerf de Palmas, magnifiée par un dry curry créole aux saveurs profondes et savamment dosées. La viande, d’une tendreté royale, s’accompagnait de feuilles de chouchou travaillées avec une infinie délicatesse et d’un quatre-quarts de madégon (le nom traditionnel du fruit à pain) qui réinventait totalement les équilibres du terroir.

  • Le Pré-Dessert : Une transition parfaite avec ce macaron façon pâte créole, enfermant une compotée de goyavier vibrante et un namelaka au thym-anisette d’une audace folle, décliné autour des variations graphiques de ce petit fruit rouge si cher à notre cœur.

  • Le Dessert : Une vision magistrale du Gâteau Ti’son. Le point d’orgue de la soirée. Le traditionnel gâteau ti’son était ici déconstruit et sublimé par une mousse de maïs d’une onctuosité folle, un namelaka Dulcey et vanille Bourbon d’un raffinement extrême, twisté par du pop-corn maison et un caramel au beurre salé à la fleur de sel de Saint-Leu. Un final grandiose qui aurait arraché des larmes de bonheur au plus blasé des critiques de l’Hexagone.

 

 

Marcel Ravin fait s’envoler les enchères pour le patrimoine

La soirée a atteint son apogée d’émotion et de générosité lors d’une vente aux enchères mémorable. L’enjeu ? Des pilons traditionnels en pierre, symboles immuables de la cuisine créole, entièrement réinventés et peints par des artistes contemporains locaux. Une manière de rappeler que notre culture est un patrimoine vivant qui se transmet autant par le geste que par l’art.

Vente aux enchères pour la collection de pilons d’art exposée sur un lit de feuilles de songe

À ce jeu de la solidarité, un invité de marque a fait sensation : le chef martiniquais Marcel Ravin, virtuose doublement étoilé au Guide Michelin qui orchestre les cuisines du Blue Bay à Monaco. Sublimé par l’énergie de la soirée et profondément touché par cette démarche de préservation culturelle, le chef étoilé a bousculé les enchères en faisant l’acquisition de deux pilons d’art uniques. Un pont symbolique et puissant jeté entre les Caraïbes et l’océan Indien, ramenant un morceau d’histoire et de roche réunionnaise sur le Rocher monégasque !

Le coup de cœur du Chef ! Marcel Ravin, le virtuose doublement étoilé au Guide Michelin, pose fièrement avec l’un des pilons traditionnels customisés par des artistes locaux, acquis de haute lutte lors de la vente aux enchères caritative
Le Maire de Bras-Panon, Jeannick Atchapa, l’avocat Alain Rapady et le Président de la CCI Réunion sont aussi venus apporter leur soutien à la gastronomie créole
Une partie de la prestigieuse brigade de chefs et d’organisateurs qui ont orchestré ce défilé de chefs-d’œuvre culinaires servis à l’assiette

Entre l’excellence des chefs, la ferveur des discours porteurs d’espoir et la promesse d’une coopération insulaire indestructible, le gala du Moca aura prouvé une chose : la créolité ne craint ni le temps ni les crises. Elle se savoure, elle se partage, elle se revendique et, désormais, elle s’affiche fièrement au sommet de la gastronomie mondiale. La suite s’annonce savoureuse.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Article précédent

Qui est Éléonore Laloux, l’élue d’Arras victime d’attaques haineuses ?

Article suivant

Fabrice Grondin, directeur des opérations de l’aéroport Roland-Garros, décoré de la Médaille de l’Aviation Civile

Free Dom