Tribune libre de Didier Dérand : Droit de réponse au collectif des familles de victimes d’attaques de requins

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La Réserve marine n’est pas un réservoir à requins ! Ressassant une fois de plus les mêmes arguments éculés, un certain  » collectif des familles de victimes d’attaques de requins à l’île de la Réunion  » a publié récemment un communiqué – tissu de contre-vérités – dans lequel il s’en prend encore et encore aux associations de protection de l’environnement et à la Réserve marine.

Cette dernière serait responsable des attaques en tant que « réservoir à requins. Et de dénoncer « les fous du dieu requin [….] extrémistes de la nature assoiffés de sacrifices humains » (sic !), et « l’incompatibilité d’une Réserve Marine en plein cœur d’une zone balnéaire. Une situation unique au monde, et qui n’a toujours pas fait l’objet de la moindre modification malgré nos demandes incessantes.  » Malheureusement les choses ne sont pas aussi simples…..Et, comme d’habitude, les conclusions des scientifiques et des pêcheurs sont tout autres.

Dans son avis du 9 février 2017 relatif à un projet d’arrêté préfectoral visant à autoriser la pêche de requins tigres et bouledogues devant la plage de Boucan Canot (donc en pleine réserve marine), le Conseil scientifique (CS) de la Réserve marine (RNNMR) rappelle la position officielle du Comité des pêches de la Réunion (CRPMEM) : « Le CS rappelle que lors de la présentation à la Sous-Préfecture de Saint-Paul le 05 août 2015 par le CRPMEM de son rapport Cap Requins 2 Hypothèses et problématiques scientifiques qui a précédé la mise en place du programme lui-même, le porteur du projet Cap Requins 2 insistait sur le fait que « la RNNMR est un élément de la solution à la crise requin et non pas un problème ».

Et le CS rappelle certains extraits de ce rapport du CRPMEM : Le paragraphe 2.2.2.4. p.38, affirme la volonté d’un « soutien total à la RNNMR ». Il y est fait état que « ce soutien se traduit par une volonté de concilier aux mieux les impératifs d’efficacité de pêche ciblée sur le requin bouledogue avec le respect des réglementations et du zonage de la RNNMR, une démarche de transparence la plus complète sur les opérations de pêche et leurs résultats dans le périmètre de la RNNMR, l’opposition à la déréglementation de la chasse sous-marine ou la sensibilisation de l’ensemble des usagers sur la nécessité de ne pas remettre en question la RNNMR, dont les principes constituent
une des conditions sine qua non de la résolution de la « crise requins ».

La conclusion de ce paragraphe confirme cette volonté de positionnement : « Au-delà de ces enjeux de fond, à un moment où des positions des différentes composantes de la population réunionnaise semblent durablement opposées autour des solutions à apporter à la crise requins; le CRPMEM de La Réunion et ses partenaires autour du programme Cap Requins souhaitent que ce positionnement en faveur de la RNNMR soit reconnu et respecté par tous les acteurs et usagers du milieu marin réunionnais. La reconnaissance de la RNNMR comme acteur majeur de la préservation des milieux marins réunionnais est un enjeu prioritaire de la résolution de la crise requins » à La Réunion et une voie pour le rassemblement de tous les positionnements. Il convient d’en considérer le caractère prioritaire au regard de points de divergence formels, anecdotiques et artificiellement montés en épingle sur la base de considérations idéologiques ou personnelles, toutes déconnectées des véritables menaces qui pèsent à la fois sur l’espace naturel que gère le GIP de la RNNMR et la reconnaissance des moyens nécessaires à son bon fonctionnement. »

N’en jetez plus, la cour est pleine….. Passons maintenant aux études scientifiques. En 2019, Soria et al. publient une étude réfutant la responsabilité de la Réserve marine dans les accidents de requins avec les surfeurs. Leurs conclusions sont les suivantes :
« Une augmentation soudaine du taux d’attaques de requins sur des humains à l’île de la Réunion a été attribuée par certains à la mise en place d’une aire marine protégée (AMP) le long de la côte ouest de l’île, où les attaques, principalement par des requins bouledogues Carcharhinus leucas, étaient concentrées. Nous avons utilisé la télémétrie acoustique passive pour étudier la distribution spatiale des requins bouledogues (N = 36) en quantifiant leur résidence et leur fréquentation de l’AMP et en les comparant à l’extérieur de l’AMP. Pendant la durée de l’étude, soit 17 mois, 18 requins ont été détectés dans le réseau de récepteurs acoustiques, dont la plupart ont été détectés plus fréquemment à l’extérieur de l’AMP [….] qu’à l’intérieur de l’AMP [….]. Cependant, nous avons constaté des variations individuelles dans l’utilisation de l’AMP par les requins. Treize requins ont passé plus de temps à l’extérieur de l’AMP qu’à l’intérieur, tandis que 5 requins (tous des femelles) ont passé significativement plus de temps à l’intérieur de l’AMP. Ces résultats suggèrent que la distribution spatiale des requins bouledogues n’est pas principalement centrée dans l’AMP le long de la côte ouest de l’île de la Réunion, bien que nous ayons identifié des endroits spécifiques où les probabilités de rencontre avec les requins bouledogues sont relativement élevées pendant des périodes particulières de l’année. Ces zones à haut risque pourraient être ciblées dans le cadre de la stratégie de gestion du risque pour les changements dans les utilisations humaines afin de réduire les risques d’interactions négatives entre les requins et les humains observés au cours de la dernière décennie.  » « Dans la perspective de la mise en place d’une stratégie efficace d’alerte et de prévention à la Réunion, ce résultat suggère la nécessité de se concentrer davantage sur l’;utilisation de l’habitat, les mouvements et la fidélité au site des requins que sur l’impact de l’AMP, qui n’est probablement pas la cause de l’augmentation des incidents.  » Des conclusions vérifiées deux ans plus tard par une autre étude de Niella et al. (2021) (2) dont un des co-auteurs n’est autre pourtant que David Guyomard, actuel responsable scientifique du Centre Sécurité Requin et fervent partisan de la « chasse aux requins » :  » Depuis 2007, une grande partie des récifs frangeants de la côte ouest de l’île de la Réunion est protégée par une AMP. Nos résultats n’ont pas mis en évidence une plus grande utilisation de l’AMP par les requins ou les autres espèces d’élasmobranches, ce qui corrobore des recherches antérieures par télémétrie indiquant que les requins bouledogues passaient en fait plus de temps à l’extérieur de l’AMP qu’à l’intérieur (Soria et al. 2019 ).  » Etude mise en exergue dans un article du JIR du 25 mars 2021 où David Guyomard était interviewé, sous le titre « Il faut absolument défendre la réserve marine : « L’un des enseignements de cette étude est l’impact nul de la réserve marine sur la présence des requins. Ceux qui disent que la réserve est un aspirateur à requins bouledogues se trompent totalement, indique David Guyomard. Nos données montrent qu’on ne pêche pas plus de requins dans la réserve qu’en dehors, ajoute Erwann Lagabrielle, co-auteur de l’étude et maître de conférences à l’Université de La Réunion.

La réserve est ainsi considérée comme une zone qui va permettre de favoriser la diversité des prédateurs permettant de limiter la présence des requins bouledogues est aussi pour ça qu’il faut absolument défendre la réserve marine, insiste David Guyomard.  » Mais j’oubliais, une évidence : tous ceux qui osent professer un avis contraire de celui du noyau de surfeurs locaux haineux qui ne cesse de crier vengeance, sont forcément de mauvaise foi, qu’il s’agisse des scientifiques, des pêcheurs, du préfet, de la Réserve marine, des écologistes ou même….des requins.

Alors, leur faire entendre raison, c’est évidemment peine perdue. J’oubliais également : comme le rappellent eux-mêmes les surfeurs : « On connaît les risques. [….] Après le risque zéro n’existe pas, on en a bien conscience. On est adultes, vaccinés, c’est la passion avant tout « .

Ce qui les autorise visiblement à aller surfer dans de l’eau boueuse à la sortie du Port de Saint-Pierre à l’embouchure de la Rivière d’Abord un jour de très forte houle (29/06/22) malgré l’interdiction réglementaire d’accès au littoral et les appels à la prudence du préfet, quand tout le monde sait depuis 2015 (cf. étude CHARC) : que les requins bouledogues adorent les eaux turbides et les embouchures de rivières, qu’ils sont plus abondants en hiver et quand il y a de la grosse houle (eau trouble), etc…..

Après, si un accident se produit, ils viendront pleurer et ce sera une fois de plus la faute des scientifiques, des pêcheurs, du préfet, de la Réserve marine, des écologistes, des requins,…… Une chose est claire cependant : si les surfeurs avaient fait montre d’un minimum de prudence, la plupart des accidents auraient été évités à la Réunion depuis 2011.

2 Commentaires

  1. Quand on surfe sur la neige, il y a un risque d’avalanches, variable selon les endroits et les conditions météo. Quand on surfe sur l’eau, il y a un risque d’attaque de requins, variable selon les endroits et les conditions météo. C’est la vie.

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