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« Commercialisation de la chair de requin : c’est niet ! »

10 min de lecture

L’affaire avait visiblement très mal commencé…En octobre 2019, par le truchement de son avocat Me Creissen, l’association de surfeurs Elio Canestri demande au préfet d’abroger deux arrêtés – l’un du 6 septembre 1999, l’autre du 3 juin 2006 –  qui interdisaient la commercialisation de la chair de requin à la Réunion.

Pas de réponse du préfet, et pour cause : les arrêtés en questions avaient déjà été abrogés…par ses soins, et ce depuis belle lurette !

Ni une ni deux en janvier 2020, la même association, par l’intermédiaire de son avocat plein de fougue, attaque le refus implicite du préfet au tribunal administratif. Puis produit un mémoire complémentaire en février 2021, en demandant au tribunal de mettre le préfet en demeure de répondre.

Ce que le préfet fera finalement en octobre 2021, dans un mémoire incisif, pour faire remarquer qu’il n’y avait plus rien à abroger…

Croyez-vous que pendant tout ce temps – deux longues années quand même – l’association ou son conseil se soient une seconde posés la question ? Que nenni.

S’ils avaient ne serait-ce que lu le texte de l’arrêté de 2006, ils se seraient rendus compte que son article 9 abrogeait explicitement l’arrêté précédent de 1999.

Ils se seraient alors demandés – enfin, peut-être – si cet arrêté de 2006 n’avait pas été lui-même abrogé par un nouvel arrêté, ce qui fut effectivement le cas en 2009, par l’arrêté n°3621 du 24 décembre, toujours en vigueur.

Conclusion logique : malgré les trois quarts d’heure de palabre de son conseil devant le juge, l’association a été renvoyée à ses chères études et sa requête a été rejetée.

Pour le reste, le tribunal a également rejeté l’intervention de l’association Sea Shepherd, au motif que son objet statutaire ne lui donnait pas d’intérêt à agir en matière d’interdiction ou de réglementation de la commercialisation de la chair de requin.

Nous allons contester cette décision car ce rejet n’a manifestement aucun fondement. Il s’agit ici de défendre le droit au recours d’une association environnementale dans le cadre de la protection d’espèces animales dont l’état de conservation est défavorable (statut UICN quasi-menacé pour le requin tigre et le requin bouledogue). Comment contester sérieusement le fait que la commercialisation d’espèces en danger favoriserait leur extinction ? C’est pourtant ce qu’a fait le juge administratif dans sa décision.

Nous aimerions par ailleurs souligner les points suivants :

  1. Comme le rappelle le préfet, les dernières conclusions de la Direction générale de l’alimentation, en date du 31 octobre 2017, soulignaient : « Seuls des échantillons très contaminés peuvent pour l’instant être détectés. Dans ce contexte, interpréter la négativité d’un résultat en terme d’absence de préoccupation de santé publique n’est pas possible ».

La fameuse « étude scientifique récente » dont se prévaut l’association Elio Canestri consiste en fait en quelques articles de presse issus d’une conférence de presse organisée par le Centre Sécurité Requin le 16 février 2021 (JIR du 17/02/21).

Cette conférence présentait un nouveau test qui aurait permis de déterminer, dans un délai de 7 jours, si un échantillon était ou non contaminé par des ciguatoxines. Mais cela obligeait à congeler la chair de requin ou à la fumer pour la conserver. L’Etat n’y a pas donné suite. Question de rentabilité sans doute. Dont acte.

  1. Les publications scientifiques que nous avions jointes à nos différents mémoires établissent clairement le caractère migrateur des requins bouledogues et plus encore des requins tigres. Ces deux espèces peuvent parcourir des milliers de kilomètres dans et hors de l’Océan Indien.

Par ailleurs, il n’y a pas vraiment des populations « réunionnaises » et des populations « malgaches », mais des requins qui se déplacent constamment et dans des régions beaucoup plus étendues.

Les dernières études génétiques l’ont bien prouvé (Pirog et al., 2019) :

  • Les requins bouledogues de l’Atlantique Ouest, du Pacifique Ouest et de l’ouest de l’Océan Indien, sont des populations isolées génétiquement. Cela implique que ces populations doivent être gérées séparément et à l’échelle de leurs bassins océaniques respectifs.
  • Les requins tigres de l’Indo-Pacifique forment une seule et même population.
  • Par conséquent, les programmes de gestion (ex : les programmes d’abattage) peuvent être inefficaces s’ils sont mis en œuvre à une échelle très localisée.
  • Outre le fait que détruire des requins dans les eaux réunionnaises impacte forcément l’ensemble de la population des bassins respectifs.
  1. Des accidents mortels répétés se sont produits à Madagascar ces dernières années, avec des centaines de personnes intoxiquées et de nombreux décès, suite à la consommation de chair de requins, bouledogues et tigres notamment.
  2. On ne peut donc exclure que des requins venant de Madagascar et pêchés à la Réunion puissent se révéler hautement toxiques.

Et nous ne parlons pas là uniquement de ciguatera mais surtout de carchatoxisme, spécifique aux requins, et aussi d’intoxication par le mercure dont tous les grands prédateurs marins sont systématiquement la source (rapport ANSES 2014, révisé 2015, disponible sur le net : https://www.anses.fr/fr/system/files/ERCA2013sa0198Ra.pdf).

 

En conclusion, et en accord avec le préfet, il nous semble impossible d’autoriser actuellement la commercialisation de la chair de requins à la Réunion.

Surtout dans le contexte d’une pêche subventionnée à coups de millions d’euros par l’Etat français, qui serait éminemment destructrice à la fois pour les populations de requins et pour nos écosystèmes marins en général.

 

Et il nous semble particulièrement incohérent que les associations de surfeurs en général, et l’association Elio Canestri en particulier :

  • Mettent en avant la sécurité publique dès lors qu’il s’agit de tuer des requins à grande échelle pour protéger une poignée de pratiquants du surf,
  • Mais souhaitent apparemment s’affranchir d’un paramètre essentiel s’agissant de la consommation de la chair de requins : la sécurité alimentaire. Il s’agit là pourtant aussi de sécurité publique, et pour l’ensemble de la population réunionnaise…..

Rendez-vous donc dans deux ans, puisque l’association et son sémillant avocat ont déjà prévenu le juge qu’ils déposeraient aussi sec un nouveau recours en abrogation, contre le bon arrêté cette fois-ci….

Notons toutefois que le tribunal administratif n’a pas jugé utile pour l’instant de statuer sur l’intérêt à agir de l’association Elio Canestri. L’histoire pourrait donc se répéter dans deux ans. Courage marmailles !

Collectif d’Associations :

Sea Shepherd France – One Voice – Longitude 181

Association pour la Protection des Animaux Sauvages (ASPAS)

Sauvegarde des Requins – Requins Intégration

Tendua pour la sauvegarde de la biodiversité – Taille-Vent

Vivre Activement pour Garder Un Environnement Sain (VAGUES)

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