Réunir une quarantaine de chercheurs venus des quatre coins du globe à la médiathèque Aimé Césaire de Sainte-Suzanne : voilà le tour de force présenté lors de la conférence de presse tenue à l’hôtel Central de Saint-Denis. Derrière ce colloque international de quatre jours se cache une histoire de résilience militante, de transmissions brisées puis ressuscitées, et une ambition scientifique : arracher l’histoire de l’océan Indien à sa périphérie pour la replacer au centre des circulations mondiales.
Un projet né du terrain et des frustrations
L’origine de cet événement d’envergure ne date pas d’hier, mais de 2022. À l’époque, Marilyn Champignol, présidente de l’association Kartyé Lib Mémoire & Patrimoine Océan Indien, porte le dossier d’inscription du site mémoriel de la prison Juliette Dodu à Saint-Denis. Épaulée par le géographe Yannick Fontaine, l’équipe s’engage dans un rigoureux travail de documentation.
Très vite, la réalité du terrain impose ses obstacles. Malgré l’inscription du site, le panneau mémoriel prévu ne peut être installé, les murs étant jugés trop dégradés. Face à cette mémoire invisible et à ces blocages concrets, l’association refuse le statut quo. Pour elle, le combat doit changer d’échelle.

L’héritage relevé de Sudel Fuma
Pour Marilyn Champignol et le professeur émérite Prosper Ève, cette démarche s’inscrit dans la continuité directe de l’œuvre de Sudel Fuma. Disparu tragiquement, cet historien réunionnais et président de la Chaire UNESCO de l’Université de La Réunion avait consacré sa vie à corriger un déséquilibre historiographique : l’omniprésence de l’histoire de l’Atlantique au détriment des routes de l’esclavage et de l’engagisme dans l’océan Indien.
Sudel Fuma avait matérialisé ce réseau transocéanique par l’installation de stèles mémorielles du Mozambique à la Chine (Xi’an), en passant par Madagascar, Maurice, Mayotte et l’Inde (Pondichéry).
Le projet, un temps freiné par la disparition de son initiateur, renaît avec force. En intégrant la question globale des migrations à la demande de Doudou Diene, figure clé ouvrant les passerelles vers l’UNESCO, l’initiative a reçu le soutien marqué de l’organisation internationale.
Le carrefour mondial de Sainte-Suzanne
Dès demain et jusqu’à samedi, l’auditorium Daniel Honoré de Sainte-Suzanne devient le centre de gravité de cette recherche scientifique internationale. Loin d’être un simple rendez-vous académique, ce colloque se déploie comme un véritable laboratoire mondial.
Le colloque en chiffres
4 jours de rencontres et d’échanges (Mercredi 10 à samedi 13 juin )
Plus de 40 intervenants internationaux.
16 territoires et pays représentés : Guyane, Haïti, Tanzanie, Burkina Faso, Sénégal, Maurice, Italie, Cap‑Vert, Espagne, France, Portugal, États-Unis (Alabama), Mayotte, Madagascar, Inde, Chine (Xi’an) et Kenya.
La Réunion, observatoire privilégié du monde
Au-delà des difficultés persistantes de financement, l’événement valide la position unique de La Réunion. L’île n’est pas seulement le point d’ancrage de ce colloque, elle en est l’objet d’étude vivant. En croisant les trajectoires de l’esclavage, de l’engagisme, et des migrations africaines, malgaches, indiennes, chinoises et européennes, le territoire incarne ces connexions transocéaniques.
Ce colloque prouve que malgré les murs dégradés et les panneaux invisibles, la mémoire vivante de l’océan Indien possède désormais une résonance internationale que plus rien ne semble pouvoir arrêter.













